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Des centaines de milliers d’entreprises vont devoir changer de main dans les années à venir. Entre départs à la retraite, manque d’anticipation et difficulté à trouver des repreneurs, la transmission s’impose comme l’un des grands enjeux économiques de demain. Un défi encore sous-estimé, alors qu’il concerne directement l’emploi, les savoir-faire et la pérennité du tissu économique français.

Pendant des années, l’entrepreneuriat a surtout été associé à la création. Monter sa start-up, lancer son activité, devenir son propre patron : l’imaginaire collectif s’est construit autour de cette idée du « partir de zéro ». Pourtant, derrière cet engouement pour la création, un autre sujet prend désormais une ampleur considérable : celui de la transmission d’entreprise. Car dans les dix prochaines années, des centaines de milliers de dirigeants partiront à la retraite, laissant derrière eux des entreprises à reprendre, des emplois à préserver et parfois même des savoir-faire menacés.

Un mur de transmissions qui approche

Le constat est désormais partagé par l’ensemble des acteurs économiques : la transmission d’entreprise sera l’un des grands enjeux de la prochaine décennie. Aujourd’hui, près de 40 % des dirigeants de TPE, PME et ETI envisagent de transmettre leur entreprise dans les cinq prochaines années. À l’échelle nationale, cela représente environ 700 000 entreprises à reprendre dans les dix ans à venir. En Île-de-France seulement, le phénomène atteint déjà une ampleur massive. « Dans les dix ans à venir en Île-de-France, il y a 500 000 entreprises à reprendre », explique Marc Canaple, responsable du pôle Droit et économie de l’entreprise à la CCI Paris Île-de-France. « C’est énorme. Ce sont des centaines de milliers de salariés derrière. » Le vieillissement des dirigeants accentue encore cette problématique. Un quart des patrons de PME et ETI a aujourd’hui plus de 60 ans, et 11 % ont même dépassé les 66 ans. Pourtant, beaucoup n’ont toujours pas commencé à préparer leur départ. « Une transmission réussie, ça ne se fait pas en trois mois, ça se fait plutôt en trois ans », insiste Marc Canaple. Car transmettre une entreprise ne consiste pas simplement à signer un contrat de vente. Il faut préparer les comptes, structurer l’activité, valoriser l’entreprise et surtout trouver un repreneur capable de poursuivre l’aventure. « Il faut sensibiliser les dirigeants. Ne pas attendre un âge canonique pour transmettre », prévient-il. Cette difficulté à anticiper, qui n’a pas été assez valorisée ces dix dernières années, s’explique aussi par le lien affectif très fort entre le dirigeant et son entreprise. Pour beaucoup, céder leur activité revient à abandonner une partie de leur vie. « C’est compliqué pour quelqu’un qui a créé son activité et l’a portée pendant trente ou quarante ans. C’est son bébé », résume Marc Canaple. Résultat : certaines entreprises ferment faute de repreneur, alors même qu’elles restent viables économiquement. Une situation qui menace directement l’emploi, mais aussi certains savoir-faire historiques. « Si on n’anticipe pas, on ne transmet pas l’entreprise. On ne pérennise pas l’activité des salariés. On ne transmet pas les savoirs et les compétences », rappelle-t-il.

Le « repreneuriat », un modèle encore sous-estimé

Pendant longtemps, reprendre une entreprise a souffert d’une image moins attractive que la création pure. L’idée d’entreprendre restait associée à l’innovation, à la start-up ou à la création d’un projet personnel. Pourtant, de plus en plus d’acteurs économiques tentent aujourd’hui de réhabiliter ce modèle. À la CCI Paris Île-de-France, certains défendent même l’idée d’un nouveau terme : le « repreneuriat ». Un mot encore absent du dictionnaire, mais qui traduit une volonté de donner davantage de visibilité à la reprise d’entreprise. « La reprise d’entreprise, ce n’est pas moins valorisant que la création », affirme Marc Canaple. « Reprendre une entreprise, c’est entreprendre de la même manière, mais on ne part pas de zéro. » Contrairement à une création classique, le repreneur bénéficie déjà d’une structure existante : des salariés, des clients, des locaux, parfois une réputation construite depuis plusieurs décennies. Un cadre qui peut rendre l’aventure entrepreneuriale moins risquée. « Ça permet d’assurer la pérennité d’une activité, d’un savoir-faire et des emplois », détaille Marc Canaple. Malgré cela, les jeunes entrepreneurs restent  encore majoritairement attirés par la création. Une tendance que les réseaux consulaires cherchent désormais à faire évoluer. « L’idée, c’est de ramener un jeune public vers la reprise », explique-t-il. Cette volonté commence d’ailleurs à se structurer sur le plan national. Fin avril, Serge Papin, ministre des Petites et Moyennes entreprises, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’achat a présenté le plan d’action de l’État pour soutenir la transmission- reprise d’entreprise à l’occasion de l’événement « Objectif Reprises », organisé à Bercy. L’idée ? Sensibiliser davantage les dirigeants, mais aussi convaincre les jeunes générations que reprendre une entreprise peut représenter une véritable opportunité. Cette évolution passe également par un changement culturel. Aujourd’hui encore, beaucoup de jeunes pensent spontanément à créer leur entreprise, mais rarement à en reprendre une déjà existante. Pourtant, pour certains secteurs, la reprise apparaît parfois comme la meilleure solution pour préserver une activité locale ou un savoir-faire technique. Marc Canaple évoque notamment l’exemple d’un dirigeant ayant repris une entreprise spécialisée dans la fabrication de cordes pour bateaux. Un métier très spécifique, où la transmission des connaissances techniques s’est révélée essentielle. « Le repreneur avait les compétences pour gérer l’entreprise, mais il a été accompagné pendant plus d’un an pour comprendre le métier, les salariés et les étapes de production. Cet accompagnement peut durer une grosse année, parfois plus », explique Marc Canaple. « Finalement, être repreneur, c’est aussi bénéficier de ça. »

Anticiper, accompagner et former

Si la transmission devient un enjeu majeur, encore faut-il que les dirigeants soient accompagnés suffisamment tôt. Car pour beaucoup d’entre eux, la reprise reste un sujet repoussé jusqu’au dernier moment. « Une transmission réussie suppose d’avoir une entreprise bien cadrée, des comptes à jour et une activité valorisable », rappelle Marc Canaple. Or, de nombreuses sociétés arrivent sur le marché sans réelle préparation. Le problème concerne aussi les repreneurs eux-mêmes. Certains cherchent pendant plusieurs années avant de trouver une entreprise adaptée. « On avait une repreneuse qui nous expliquait qu’elle cherchait depuis trois ans sans avoir trouvé », raconte-t-il. « En face d’elle, il y avait des entreprises qui n’étaient tout simplement pas prêtes à être transmises. » La question du cadre législatif reste également importante. Aujourd’hui, l’un des principaux outils utilisés pour faciliter les transmissions familiales reste le pacte Dutreil, un dispositif fiscal permettant de réduire fortement les droits de succession lors d’une transmission. « C’est un outil extrêmement important », souligne Marc Canaple. « Nous, on défend sa pérennité parce qu’il est essentiel pour les transmissions intrafamiliales. » Derrière chaque transmission ratée, ce sont parfois des emplois qui disparaissent, des entreprises qui ferment et des compétences qui se perdent. Face à cet enjeu, la transmission d’entreprise ne peut plus être considérée comme un simple sujet de fin de carrière. Elle est devenue un véritable défi économique  et générationnel.

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