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Saviez-vous que le mot « entrepreneur » est d’origine française ? Reste à savoir si notre talent pour les mots s’accompagne d’une véritable culture de l’action. Entre culte du diplôme et peur de l’échec, la France nourrit une relation complexe avec l’esprit d’entreprise. Pourtant, les levées de fonds se multiplient, les incubateurs fleurissent et la nouvelle génération ne manque pas d’audace.

« La France est un pays hostile à l’entrepreneuriat. » « La France est un enfer fiscal pour les entrepreneurs. » « Les Français n’aiment pas les gens qui réussissent. » Autant d’affirmations qui ne surprendront personne tant elles ont été prononcées et entendues. La réalité est plus nuancée.

En 2024, la France avait battu son record de créations d’entreprises. Un succès qui s’inscrit dans l’ambition du président Emmanuel Macron d’encourager l’entrepreneuriat, dès son premier mandat en 2017. « Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une », avait-il déclaré à l’époque. Plus récemment, début février 2026, la France est arrivée en tête du classement « Start-up Nations Standard », réalisé par l’European Startup Nations Alliance (ESNA), qui dévoile les progrès de 24 pays européens en matière de création et développement de start-up. Au-delà de la création, l’hexagone encourage-t-il les futurs entrepreneurs à développer un véritable état d’esprit novateur ?

La peur de l’échec : un blocage bien français ?

Pour 79 % des Français, la peur de l’échec est une barrière psychologique qui les empêche de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. C’est ce que révèle une enquête publiée par l’Ifop en juillet dernier. Est-ce propre à la France ? Pour de nombreux experts, la réponse est positive. D’autant plus si l’on compare l’hexagone à l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis.

« Je dirais que l’Allemagne se situe entre les États-Unis et la France. On teste, on expérimente, mais avec une planification très précise et des projets long terme », observe Sigrun Kaiser, CEO de Blue Ocean Entertainement AG, pour Bpifrance. En effet, le pays de l’Oncle Sam est guidé par la culture du « test and learn », littéralement « essaie et apprends », où l’expérimentation et l’échec font partie intégrante du chemin qui mène au succès. Dans la même lignée, le Royaume-Uni s’inscrit dans une philosophie comparable, résumée par la formule de Winston Churchill : « Le succès consiste à aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. »

En France – a contrario – « on est très perfectionniste. On préfère ne pas faire plutôt que de faire imparfaitement », résume Julian Jacob, entrepreneur et ancien juré de « Qui veut être mon associé ? », dans les colonnes de Bpifrance. Ainsi, la quête de perfection serait un frein à l’audace. Des propos relayés par Léon Laulusa, directeur général de la prestigieuse école de commerce, l’ESCP Business School. « Historiquement, nous avons toujours eu cette culture entrepreneuriale, mais elle s’exprime différemment. En France, nous n’avons pas ce goût du risque. Notre peur de l’échec se superpose avec une certaine culture de l’excellence : la réussite est conditionnée par les diplômes, le statut social ou la réussite professionnelle. » Or, « dans l’entrepreneuriat, la meilleure leçon est l’échec », nous confie-t-il.

Ces dernières années, la vision américaine semble s’être diffusée en France : on valorise davantage la capacité à rebondir et à dépasser ses revers. « Mais on ne raconte pas l’échec au moment où on le vit, on le raconte quand on l’a vécu. Ce n’est valorisé qu’a posteriori », explique Yéza Lucas, coach et formatrice pour entrepreneurs.

Le succès, un tabou français ?

Comme le résumait l’ancien Premier ministre Laurent Fabius : « En France, il y a deux choses qu’on ne pardonne pas : l’échec… et le succès. »

Cette méfiance s’inscrit dans un contexte économique jugé contraignant. Le taux d’impôt sur les sociétés, fixé à 25 % depuis 2023, alimente régulièrement les critiques. Il est pourtant inférieur à celui d’autres grandes économies comme les États-Unis ou l’Allemagne.

Les cotisations sociales, elles aussi fréquemment pointées du doigt, représentent un coût réel pour les entrepreneurs. Mais elles financent en contrepartie une protection sociale solide : assurance maladie, retraite, allocations chômage. Là où un entrepreneur américain doit souscrire des assurances privées onéreuses, l’entrepreneur français bénéficie d’un filet de sécurité rassurant.

Le contraste est aussi culturel. « Aux États-Unis, investir sur soi – dans une formation ou un coaching – est perçu comme un levier naturel de progression. En France, si la formation n’est pas prise en charge, elle est souvent jugée trop coûteuse. L’investissement personnel suscite encore des réticences, même si les mentalités évoluent. La formation en ligne s’est démocratisée, le marché du coaching a explosé, et entreprendre est devenu plus courant qu’il y a dix ans », analyse Yéza Lucas.

Dans ce contexte, la prudence reste de mise. Avant de se lancer, mieux vaut sécuriser un filet de sécurité : chômage, épargne, aides ou activité à temps partiel.

Une nouvelle génération au mindset plus affirmé ?

« Aujourd’hui, entreprendre est devenu branché », avance Julian Jacob dans les colonnes de Bpifrance, notamment grâce à l’effet des incubateurs et des réseaux sociaux.

Un constat confirmé sur le terrain par le directeur de l’ESCP Business School : « Ces dernières années nous avons de plus en plus d’élèves qui montent leur start-up en parallèle de leurs études. La nouvelle génération entreprend pour avoir de l’impact. Ils recherchent des responsabilités mais aussi du sens à ce qu’ils font. » En 2025, rien qu’au niveau de la Licence (bac +3), pas moins de 360 projets entrepreneuriaux ont vu le jour à l’ESCP. Tous ne se sont pas concrétisés, mais l’école dispose d’un incubateur sur le campus, qui accompagne les étudiants dans leur projet. Sans parler des Masters en entrepreneuriat. L’ESCP a même développé un programme baptisé « Art thinking » pour développer sa créativité et son sens de l’innovation à travers l’art.

La possibilité de réaliser des échanges à l’étranger est aussi un tremplin pour les étudiants. « L’ouverture au monde favorise l’acculturation. À l’ESCP Business School, nous accueillons des étudiants internationaux et nos élèves évoluent aux quatre coins du globe. Cette diversité est une richesse : nous apprenons des autres autant qu’ils apprennent de nous. La France demeure un pays d’excellence académique, porté par une véritable culture de créativité et d’innovation », insiste Léon Laulusa.

Un changement de mentalité serait en train de s’opérer avec la nouvelle génération. « Les jeunes leaders sont plus ouverts au changement, et donc au fait de ne pas savoir réussir du premier coup », conclut Sigrun Kaiser.

PAR LISA BEGOUIN

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