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Investir pour être libre. Et prendre son destin en main. Alice Lhabouz en a fait son cheval de bataille. Très tôt confrontée à la fragilité économique – notamment une maison familiale saisie par les huissiers lorsqu’elle est enfant – elle grandit dans un environnement entrepreneurial avant de découvrir, à l’adolescence, la force de l’économie comme grille de lecture du monde. Après un passage par l’internat dans la région de Tours, « une expérience très formatrice », elle se construit pas à pas dans la finance : à l’AMF, chez Richelieu Finance, puis Meeschaert, et sur les plateaux médias, avant de lancer à 29 ans sa propre société de gestion,

Trecento Asset Management. Elle y impose une vision claire, investir sur la croissance mondiale et les grandes thématiques d’avenir (de la santé à l’intelligence artificielle). Mais derrière cette trajectoire de réussite, les débuts sont exigeants, marqués par la recherche de financement, les tensions internes et la solitude du dirigeant, « l’entrepreneur prend ses décisions seul, et en cas de problème, il est aussi seul pour assumer ! », observe-t-elle. La pression réglementaire, qui finit par occuper plus de 90 % de son quotidien, érode progressivement le sens de son action. Alice Lhabouz cède alors son entreprise en 2025 à Uzès Gestion, alors qu’elle gérait 250 millions d’euros. Aujourd’hui, avec Alice Lhabouz Conseil, son engagement dans « Qui veut être mon associé ? » et le programme Amplify, elle met son expérience au service des particuliers comme des entrepreneurs. Un fil rouge : rendre l’économie accessible et redonner à chacun le pouvoir de comprendre, d’agir et d’investir. Son livre Passez à l’action (Michel Lafon) poursuit ce même objectif, transmettre le courage d’oser. Entretien.

Dans quel environnement avez-vous grandi ?

J’ai grandi dans un milieu très entrepreneurial, avec des parents déjà tournés vers la création. Ils avaient monté ensemble une petite structure de production audiovisuelle : ma mère était caméraman et mon père journaliste. Leur activité consistait à réaliser des films pour des entreprises, à raconter leur culture et leur histoire. J’ai donc baigné très tôt dans un univers de projets, de clients, de tournages et d’action permanente. Mes parents se sont séparés quand j’étais enfant. Nous avons quitté Paris pour Poitiers avec ma mère et mon frère. Elle s’est alors installée à son compte comme graphiste, mais les débuts ont été compliqués financièrement, marqués par beaucoup d’incertitudes et des difficultés à stabiliser l’activité. Elle a même tout perdu à la suite d’une fausse promesse de contrat : un client lui avait demandé de travailler en amont sur un dossier en lui assurant qu’il serait signé ensuite… ce qui n’a jamais été le cas. Résultat, quand j’avais 13 ans, notre maison a été saisie par les huissiers. Ma mère est allée vivre chez ma grand-mère, et mon frère et moi sommes partis en internat dans la région de Tours. Cette période a été rude, mais très formatrice. J’y ai appris très tôt la débrouille, l’indépendance et l’envie de prendre mon destin en main.

Et c’est dans cet internat que vous vous découvrez une passion, l’économie ?

En Première, je rencontre une professeure d’économie, une soeur du nom de sainte Geneviève, passionnée par sa discipline. Elle repère rapidement mon intérêt et me consacre du temps, notamment le soir à l’internat, où je m’ennuyais souvent. Avec elle, j’apprends à regarder le monde autrement, à travers le prisme économique, en découvrant les grands penseurs comme Keynes, Smith ou Ricardo. Même si tout n’était pas immédiatement accessible, sa passion rendait ces concepts vivants. C’est là que je comprends que l’économie permet de lire le réel et de donner du sens aux événements, et que c’est un domaine profondément ancré dans le concret, qui me fascine.

Les désillusions entrepreneuriales de votre mère ne vous ont pas freinée dans votre élan ?

Je ne me suis jamais vraiment posé la question dans ces termes. Avec l’histoire de ma mère, j’aurais pu avoir peur. Mais paradoxalement, elle-même a toujours rebondi, recréé des entreprises, notamment dans l’édition. Et même si ça n’a pas toujours fonctionné, il y avait chez nous une forme de feu intérieur : l’idée qu’on ne peut pas nous empêcher d’essayer. Voilà ce que j’ai retenu. Au pire, j’essaie. Et j’essaie aussi de transmettre cela : le fait de se prendre en main, d’aller vers ses rêves. On vit dans un pays où il existe un certain niveau de sécurité, même s’il n’est pas absolu pour tout le monde. Mais justement, si on n’essaie pas, comment savoir jusqu’où peut-on aller ? Je suis pour le doute, au sens socratique, la remise en question permanente. En revanche, la peur qui paralyse, non. Ça, il faut en sortir.

Vous décidez alors de monter à Paris ?

Je pars à Paris en Terminale et je découvre un nouvel univers. J’avais en tête de faire quelque chose d’ambitieux. Ma mère venait des Beaux-Arts et de l’École Boulle, donc éloignée du monde de la finance, tout comme mon père, psychologue de formation. J’intègre une prépa dans le 17e arrondissement, puis l’ISC Paris, où je découvre la vie associative. Un jour, j’entre dans une association de finance un peu par hasard, grâce à un camarade de promotion déjà impliqué. Et là, je découvre la Bourse. Je ne savais même pas vraiment ce que c’était à 20 ans, mais je tombe dedans. Je propose ensuite de créer un club d’investissement dans mon école. J’en deviens présidente, on recrute une vingtaine de membres, et je réussis à négocier l’accès à une société de gestion parisienne, place Vendôme, qui nous ouvre ses bureaux une fois par mois. Une vraie aventure puisqu’il a fallu convaincre l’école, tout créer de zéro. Certains camarades, notamment des garçons, n’ont pas forcément aimé, mais moi j’avançais.

Comment en arrivez-vous à créer votre société de gestion, Trecento Asset Management en 2011 et à seulement 29 ans ?

Très tôt, l’objectif est clair, créer ma propre société de gestion. Après un stage à l’AMF (Autorité des marchés financiers, ndlr), j’intègre Richelieu Finance comme analyste financière, un graal à l’époque. Seule recrue de ma promotion, je suis directement choisie par le dirigeant. Mon rôle : sourcer des idées d’investissement en Europe selon une méthode exigeante, que je défends face aux équipes. Je poursuis à la Financière Meeschaert, au coeur des marchés. Seule femme d’un desk de 40 personnes, je développe aussi une forte présence médiatique, intervenant en direct quand d’autres hésitent. Cette exposition renforce ma légitimité. En 2011, je démissionne pour lancer Trecento. À l’époque, dans un univers de 630 sociétés de gestion, seules trois sont fondées par des femmes – souvent issues de grandes maisons. Je n’ai jamais raisonné en termes de genre, mais selon une logique de compétence et d’élan.

Au début, c’était difficile car l’entreprise n’était pas rentable et votre relation avec votre associé était délicate ?

Les débuts sont rudes. En 2011, je pars de zéro : six mois pour bâtir la stratégie, puis lever des fonds pour me lancer. Je cible des entrepreneurs en région, loin du scepticisme parisien. De rencontre en rencontre, j’en fédère dix. Mais au début, Trecento perd de l’argent et la relation avec mon associé se tend, puisqu’il tente de prendre le contrôle alors que je suis enceinte. Je cache ma grossesse jusqu’au moment décisif pour reprendre la main. Le tournant arrive juste avant mon accouchement : je sécurise un mandat de 80 millions d’euros, qui propulse la société. En 2015, Trecento est récompensée par le Financial Times comme l’une des sociétés de gestion les plus dynamiques en Europe.

Quelle est à ce moment-là votre vision de l’investissement sur les actions ?

Une approche globale et tournée vers la croissance. L’enjeu n’est pas la France, mais les grandes capitalisations européennes et internationales. Je privilégie des thématiques d’avenir, porteuses d’innovation et de performance durable. Dès 2012, je lance un fonds santé international, très exposé aux États-Unis. Puis en 2015, un fonds dédié à l’intelligence artificielle et à la robotique, une première en France, pour capter une transformation majeure de l’économie.

L’an passé, en 2025, vous décidez de vendre la société à Uzès Gestion. Pourquoi ?

Après quinze ans, je dirigeais 250 millions d’euros avec une équipe de quinze personnes. Mais, progressivement, la réglementation a pris le pas sur tout le reste, au point d’occuper jusqu’à 98 % de mon temps. Moi qui suis passionnée par l’investissement, je ne faisais plus réellement mon métier. J’ai alors ressenti une véritable perte de sens. Lorsqu’une offre de rachat correspondant à mes attentes s’est présentée, avec la garantie d’une continuité dans la gestion des fonds et d’un accompagnement de qualité pour mes clients comme pour mes collaborateurs, j’ai fait le choix de céder la structure. Cela m’a permis de me consacrer à un nouveau projet, la gestion de l’épargne des particuliers.

Qu’est-ce que cette aventure vous a appris sur les qualités requises pour être un bon entrepreneur ?

J’ai compris qu’entreprendre, c’est d’abord apprendre à vivre avec la solitude. On peut être entouré, payer des prestataires, des salariés, verser des dividendes, mais à l’arrivée, en cas de problème la responsabilité reste la mienne. Dans les moments de tension, je suis seule à décider, seule à assumer. Cette solitude, je l’ai apprivoisée très tôt, notamment grâce à l’internat, qui m’a appris à fonctionner de façon autonome. Et pourtant, j’ai découvert qu’elle pouvait aussi surprendre : j’ai traversé des situations très dures sans être déstabilisée, mais le départ de mon assistante m’a fragilisée, parce qu’elle était devenue un vrai point d’appui. Il faut aussi une grande maîtrise de soi. Dans la finance, quand on gère des centaines de millions d’euros, on ne peut pas se laisser emporter. Un calme intérieur reste essentiel pour tenir dans la durée.

Votre nouveau projet aujourd’hui, c’est Alice Lhabouz Conseil, en quoi cela consiste ?

L’année de la crise covid, je gagne un concours de performance sur BFM Business et je reçois énormément de demandes de particuliers. Beaucoup me disent qu’ils comprennent ce que je dis lorsque j’évoque des sujets financiers longtemps perçus comme trop complexes. En 2021, je crée donc Alice Lhabouz Conseil pour accompagner les particuliers dans la gestion de leur épargne.

Vous vous rendez compte que l’éducation financière des Français est largement perfectible. Comment s’y prendre ?

Je pars d’un constat simple, on ne peut pas demander aux gens d’être des acteurs économiques sans leur en donner les bases. Beaucoup ne savent pas ce qu’est un chiffre d’affaires ou un résultat net, et l’argent reste un sujet tabou, parfois source de malaise. Par manque d’apprentissage, on développe surtout de la peur face à ce qu’on ne comprend pas. Les acteurs traditionnels de l’épargne, notamment les banques, ne suffisent plus, avec un turn-over élevé et une pédagogie souvent insuffisante. La seule réponse, c’est l’éducation et la responsabilisation. Je dis souvent, vous êtes aussi intelligents que les experts. Regardez votre quotidien. Si vous aimez regarder Netflix et que vous pensez que vous allez continuer à l’utiliser dans les années à venir, alors investir dans Netflix peut être une bonne idée. Le principe, c’est de partir de ce que l’on comprend pour se construire progressivement un premier portefeuille et reprendre confiance dans l’investissement.

On parle de pédagogie, qui peut aussi passer par des émissions comme « Qui veut être mon associé ? » sur M6. Vous faites partie du jury depuis deux saisons. Comment vivez-vous cette expérience ?

J’ai été castée il y a deux ans après une conférence devant des entrepreneurs français sur un sujet qui me passionnait, lié à la dette française et américaine. J’ai été très challengée et poussée dans mes retranchements, et à la fin de mon intervention, Arthur, présent dans la salle, m’aborde et me dit que je correspondrais bien à l’émission. Je rencontre ensuite l’équipe, et suis finalement choisie. J’ai toujours aimé les médias et la télévision. J’intervenais déjà régulièrement sur BFM Business ou LCI sur les marchés financiers. Je n’ai pas vécu cette expérience comme un stress, mais comme un plaisir. Cela m’a surtout permis d’investir dans des entreprises plus petites, où l’impact est direct. Ces entrepreneurs ont besoin de financement, mais aussi de conseils et de réseau. C’est là que je peux vraiment être utile.

Au-delà de l’émission, vous êtes aussi ambassadrice de QVEMA Amplify ?

Le projet Amplify est né d’un constat : « Qui veut être mon associé ? » ne dure que deux mois par an, et beaucoup d’entrepreneurs se retrouvaient orphelins le reste du temps. Avec la production, la chaîne et Michèle Benzeno (ancienne numéro 2 de Webedia, ndlr), l’idée a été de créer une plateforme d’accompagnement. Elle repose sur une double dimension. Une formation avec l’ESCP Business School, dont nous parrainons une promotion aux côtés d’entrepreneurs comme Éric Larchevêque, Jean Michel Karam ou Marc Simoncini, et un accompagnement plus large pour aider concrètement ceux qui veulent se lancer. L’objectif est simple, transformer une idée en projet structuré, même quand on ne sait pas par où commencer.

Et quand vous ne travaillez pas, à quelles passions consacrez-vous du temps ?

Je fais beaucoup de sport et la musique a toujours occupé une place importante dans ma vie. J’ai grandi dans un univers très musical : ma mère a l’oreille absolue et il y avait toujours un piano à la maison. J’ai appris à chanter, à jouer du piano puis de la guitare, et il y a même eu une période où je composais mes propres chansons. J’ai aussi chanté dans des bars parisiens il y a quelques années ! Aujourd’hui, j’ai des enfants et un conjoint, lui aussi entrepreneur, donc les journées sont bien remplies et on déconnecte rarement complètement. Mais on arrive à profiter des moments ensemble. Depuis la vente de ma société, j’ai encore plus de recul pour savourer, sans que cela m’empêche de rester très ambitieuse pour la suite.

Pour conclure, quelle est votre plus grande fierté ?

Avoir réussi ma vie de famille. Et ce n’était pas gagné, avec des parents que j’ai vus se séparer très jeune

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