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La santé mentale a été désignée Grande cause nationale 2025. Un coup de pouce indispensable pour démocratiser la question encore taboue, surtout chez les patrons. Car même s’ils sont à la tête de leur entreprise, non, ils ne portent pas réellement la cape de super-héros.

Au moins 75 % des dirigeants interrogés ressentent du stress au moins une fois par semaine, et 36 % quotidiennement, d’après une étude de l’Institut Choiseul, en partenariat avec le Groupe Baudelet, publiée en janvier 2025. Et ce stress, ce n’est parfois que le début d’une longue liste de signes auxquels on ne prête pas attention, mais qui peuvent devenir importants. Les dirigeants peuvent aussi y être confrontés, et il leur est parfois plus difficile de l’accepter.

Lentement, mais sûrement

L’information se propage dans les rangs, et vient doucement aux oreilles des dirigeants. Patron oui, mais toujours humain, et donc autant à risque que n’importe qui. De plus en plus, les langues se délient, notamment dans les médias, et des patrons affichent courageusement leurs angoisses, voire burn out. Mieux vaut prévenir que guérir, et cette parole assumée permet d’améliorer la prévention.

Pour Laurie Piffero, fondatrice de Bazik et experte en charge mentale des dirigeants – qui a accompagné plus de 1 200 entrepreneurs en 6 ans d’activité – ce sont aussi les réseaux sociaux qui ont « démocratisé les coulisses des belles façades. On s’autorise davantage la vulnérabilité et on ne fait plus confiance aux profils trop parfaits. » Si peu osent encore prendre la parole, ils profitent quand même de pouvoir écouter des témoignages. « On se rend compte que ça fait du bien de savoir qu’on n’est pas seul à vivre ça ». Et pour cause, d’après une étude menée par Willa et Harmonie Mutuelle en 2024, 17 % des dirigeants se tournent vers les réseaux sociaux pour trouver des informations, des conseils, ou des témoignages. Une parole plus ouverte, oui, mais encore taboue puisque deux dirigeants sur trois estiment encore que consulter un professionnel est tabou dans leur environnement, selon l’Institut Choiseul.

Il est temps d’agir… Donc de ralentir ?

84 % des entrepreneurs se disent fatigués dès le réveil, rien qu’en pensant à la journée à venir, d’après l’étude de Willa et Harmonie Mutuelle. Une alerte presque universelle dans le milieu, qu’il ne faut pourtant pas ignorer. Et ce n’est que l’un des signes précurseurs existants : « Une fatigue qui persiste même quand on dort, un brouillard mental, un sentiment de manquer de clarté, de ne plus être connecté à sa vision, être toujours dans la résistance pour faire les choses, avoir du mal à s’arrêter et à se reposer parce qu’on a l’impression de ne pas en faire assez », énumère Laurie Piffero. Si beaucoup attendent le dernier moment pour oser demander de l’aide, 82 % assurent pourtant déjà ressentir au moins un trouble physique ou psychologique, selon une enquête de Bpifrance de juin 2025.

Pour Gilles Meyer, ancien dirigeant d’Actiwatt et aujourd’hui spécialiste en santé mentale positive, c’est le repos qui l’a alerté : « Le repos devient de l’ennui. C’était incompatible avec mon métier, et je crois que la majorité des entrepreneurs sont dans cette spirale. » Son entreprise connaissait alors des soucis d’actionnariat importants et s’est retrouvée en litige, une phase qui l’a conduit au bord du burn out : « J’ai vécu un déclic le jour où j’ai voulu prendre mon TGV pour aller travailler. J’ai été physiquement incapable de monter les marches. J’étais épuisé. » Mais aujourd’hui, il est loin d’être le seul à se révéler incapable de déconnecter, puisque 67 % des dirigeants peinent à laisser leur travail de côté, d’après l’Institut Choiseul. En parallèle, l’ancien patron insiste aussi sur l’importance d’écouter ses proches dans un tel moment : « J’ai continué à nier les témoignages de mon épouse, de mes proches. Une de mes meilleures amies d’enfance m’a un jour dit qu’elle ne me reconnaissait plus. C’est un vrai signe de basculement dans la spirale. »

Combattre les idées reçues

Avec ce débat qui se démocratise, l’image des entrepreneurs intouchables commence à s’atténuer. On repère les profils qui parlent moins, ont des responsabilités décuplées et portent l’entreprise sur leurs épaules, des profils humains qui jouent avec les limites de leur santé mentale pour le bien-être de leur entreprise. Pour Laurie Piffero, c’est une forme de culpabilité propre au patron : « Si le patron va mal, on extrapole vite en se disant que toute l’entreprise va mal, l’équipe va connaître des difficultés et il ne pourra jamais remonter la pente. » Il sent devoir être constamment à la hauteur, avec des employés qui comptent sur lui, un chiffre d’affaires à réaliser… Ce type de pensées aggrave en réalité le problème en formant cette culpabilité : « Pour lui, ce n’est pas que son problème, c’est sa faute », remarque l’experte.

« Quand on est président d’une boîte, toutes les parties prenantes se concentrent sur vous. Il y avait beaucoup de pression, de la violence psychologique, des difficultés en masse… On se sent seul, fatigué, angoissé », affirme Gilles Meyer. Fort de son expérience, il a remonté la pente, a développé son expertise et est devenu coach en santé mentale positive. Ce concept vise à développer une bonne forme mentale via le développement des ressources psychologiques, en plus de prévenir la souffrance mentale. « Maintenant, si je sens que ça va trop loin, je m’arrête. Il faut prendre conscience que le repos n’est pas incompatible avec la performance. C’est là qu’on redécouvre que l’entrepreneuriat, c’est génial quand on maintient un équilibre personnel. » Face à ces signaux d’alerte, des solutions concrètes existent : en parler à un professionnel, apprendre à déléguer son travail, prendre du repos et faire le point sur soi-même. Les entrepreneurs d’aujourd’hui doivent encore savoir aller au-delà. Prendre soin de sa santé mentale doit devenir un automatisme, peu importe l’emploi et les responsabilités engagées. Sur tous les sujets, les entrepreneurs osent de plus en plus briser le silence, un véritable premier pas vers une parole plus libérée.

LÉA JOANNES

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