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TRIBUNE. La lutte contre les dérèglements climatiques est plus que jamais une urgence. Et le monde agricole est en première ligne : industriels et distributeurs attendent beaucoup des agriculteurs, la matière première étant à l’origine de 80 % de leur empreinte carbone. Mais dans un secteur fragilisé par des crises successives, combien d’exploitants peuvent encore investir sans visibilité sur leurs revenus ? Quel agriculteur peut supporter tous les risques pour créer une valeur qui sera captée par d’autres ? Pour réussir la transition agroécologique, un nouveau modèle économique s’impose : il faut généraliser la juste rémunération des agriculteurs pour rééquilibrer la relation entre producteur et distributeur. Par Ludovic Brindejonc, directeur général du label Agri-Éthique France.
Canicule, sécheresse, excès d’eau, maladie… : les aléas climatiques font désormais partie du quotidien des agriculteurs et leurs conséquences sont immédiates et dramatiques. À la sortie de l’été 2026, on estime que plus d’une exploitation agricole sur quatre ne parvient plus à dégager un résultat positif. Et pour près d’une sur dix, la situation est encore plus préoccupante : les revenus de l’activité ne suffisent même plus à couvrir les charges nécessaires à son fonctionnement. D’autant que cette année, les filières végétales comme d’élevage ont été impactées par les températures record. Toutes les cultures ont pâti d’une baisse drastique des rendements, tandis que le stress thermique a affaibli les élevages et augmenté le taux de mortalité des animaux1.
Les coûts sont locaux, mais les prix sont mondiaux
Quand les rendements baissent, le coût de production à la tonne augmente mécaniquement. Mais le prix de vente de cette production, lui, n’obéit pas à la même logique. Il dépend largement de marchés influencés par l’offre et la demande mondiale, les tensions géopolitiques ou les décisions commerciales internationales. Il n’y a donc pas de lien systématique entre la qualité d’une récolte et le prix de marché : une mauvaise récolte en France peut augmenter fortement les coûts supportés par un agriculteur sans que le marché ne lui garantisse un prix élevé.
Le prix auquel le consommateur achète les produits est lui aussi déconnecté du coût de production. Un prix agricole bas ne garantit pas un prix bas en rayon, pas plus qu’une meilleure rémunération de l’agriculteur ne signifie nécessairement une forte hausse du prix payé par le consommateur. Entre les deux, c’est toute la question du partage de la valeur avec les industriels et les distributeurs qui se pose.
Pourtant, il est demandé à l’agriculteur de continuer à produire sans garantie sur sa rémunération future, et d’investir dans la transition agroécologique pour réduire son empreinte carbone, préserver la biodiversité, répondre à de nouvelles attentes sociétales et contribuer à notre souveraineté alimentaire… Imposer de tels cahiers des charges, c’est fragiliser encore plus le secteur agricole. Alors, soyons lucides : il ne peut y avoir de transition environnementale sans transition économique.
Il faut changer de modèle
Depuis vingt ans, nous avons multiplié les cahiers des charges en pensant qu’une prime de quelques euros par tonne suffirait à faire évoluer les pratiques. Cela n’a pas permis d’engager la transition à la hauteur des enjeux. Et comment demander à un agriculteur d’investir sur cinq ou dix ans lorsque sa rémunération reste adossée à des marchés qui peuvent basculer au gré d’une crise géopolitique ou d’une décision commerciale prise à l’autre bout du monde ?
La transition a besoin de temps long. Elle a donc besoin d’un modèle économique qui lui donne ce temps. Le commerce équitable peut changer la donne. Non pas en opposant producteurs, transformateurs et distributeurs, mais en sécurisant d’abord la relation économique avec des engagements dans la durée, des prix construits de manière plus transparente, une visibilité suffisante pour permettre à l’agriculteur d’investir et de faire évoluer ses pratiques. Rééquilibrer les rapports commerciaux est essentiel pour coconstruire une feuille de route environnementale avec les agriculteurs et mutualiser la prise de risque.
Le vrai sujet est le partage du risque
Une filière ne peut être durable que si chacun accepte de supporter la part du risque qu’il est le mieux placé pour absorber. Il ne s’agit pas de mettre à dos producteurs, industriels et distributeurs, chacun jouant un rôle essentiel dans la chaîne de valeur. Mais il est urgent de sortir d’un système asymétrique, dans lequel le risque est supporté par celui qui dispose du moins de pouvoir de négociation : le producteur.
Si on veut vraiment surmonter cette crise, le risque climatique et le risque économique doivent être répartis sur l’ensemble des acteurs de la filière. Et c’est possible ! Il suffit qu’une enseigne de la grande distribution fasse le premier pas : en s’engageant dans une relation équitable avec ses fournisseurs, elle se distinguera de ses concurrents, et prendra soin de ses consommateurs en leur offrant la garantie de produits de proximité, respectueux des exigences environnementales et sanitaires. Commercer équitablement, c’est partager le risque. C’est la seule voie pour produire autrement.
Si produire en France ne permet plus de vivre correctement, le problème ne sera bientôt plus seulement de savoir comment nous produisons. Il sera de savoir si nous produisons encore.




























