Les dirigeants parlent beaucoup. Conventions, séminaires, interviews, posts LinkedIn, vidéos internes… Jamais leur parole n’a été aussi présente. Et pourtant, rarement a-t-elle semblé aussi prévisible.
Écoutez-les : il faut « transformer », « accélérer », « embarquer », « réinventer ». Les qualificatifs « agile », « résilient », « engagé » sont usés et abusés. Placer le client « au cœur » bien sûr ! Donner du « sens ». Et, bien sûr, « faire collectif » !
Bref. Aucun de ces mots n’est faux. Et c’est peut-être justement le problème…
À force d’être utilisés partout, par tous et pour tout, ils ne disent plus grand-chose. Ils deviennent des mots-refuges. Des mots que l’on choisit précisément parce qu’ils évitent d’avoir à en chercher d’autres.
C’est cela, la paresse des mots.
Elle n’est pas une absence de vocabulaire. Elle est une absence d’effort.
L’effort de nommer précisément les choses, de choisir un mot plutôt qu’un autre, de formuler une pensée personnelle plutôt que de reprendre les expressions disponibles sur l’étagère du langage corporate.
Cette paresse est d’autant plus dangereuse qu’elle contamine la pensée. Car nous ne pensons pas d’abord pour chercher ensuite les mots qui traduiront notre pensée. Les mots nous aident à penser. Et lorsque tous les dirigeants utilisent les mêmes, ils finissent souvent par penser de la même manière.
Les « éléments de langage » deviennent alors des « économies de langage », voire même les « évitements de la pensée » !
À l’heure de l’intelligence artificielle, le risque s’accroît encore. En quelques secondes, une machine peut produire un discours parfaitement construit, fluide, raisonnable, consensuel. Elle peut même lui donner l’apparence de la singularité.
Mais une parole de dirigeant ne devrait pas seulement être correcte. Elle devrait être reconnaissable.
On devrait pouvoir lire un texte sans signature et savoir qui parle. Cela suppose parfois de renoncer au mot attendu. De préférer un mot simple à un concept à la mode. Une conviction à une formule. Une aspérité à la perfection.
Et surtout de retrouver une vertu devenue rare dans l’entreprise : prendre le temps de chercher ses mots.
Parce que chercher ses mots, c’est d’abord chercher sa pensée.




































