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Un anniversaire se fête toujours en famille. Alors que le groupe Duval, créé en 1994 par Éric Duval, souffle déjà sa 30e bougie, la direction n’est plus tout à fait la même que par le passé. Notamment parce que la fille, Pauline Boucon Duval, a rejoint l’entreprise en 2012 avant d’en reprendre les rênes cinq ans plus tard. Une évidence pour cette petite fille d’un patron de la construction et fille d’un dirigeant de l’immobilier ? Sur le papier, cela en a tout l’air. Et pourtant, Pauline Boucon Duval n’a pensé que très tard à rejoindre les rangs du groupe familial. Jusqu’à ce moment où elle a dû faire un choix entre garder son job dans une société immobilière new-yorkaise et travailler avec son père. Entre la carrière toute tracée et l’exposition aux critiques. « Accepter de rejoindre l’entreprise de mon père ? c’était le devoir de faire mes preuves, d’en faire plus que les autres. Comme pour faire oublier que j’étais la fille de… Comme pour faire oublier que j’étais jeune. Comme pour faire oublier que j’étais une femme dans un univers plutôt masculin. Alors j’ai souhaité relever ce défi », nous confie la directrice générale du groupe Duval. Depuis l’entreprise a bien changé, ses activités sont multiples : promotion immobilière, résidences (tourisme, seniors, étudiants), gestion de golfs, microfinance, assurances… La touche Pauline Duval aura été d’apporter un peu plus de clarté et de réorganisation dans ce qui est devenu aujourd’hui un mastodonte français : 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires. Après la fille, c’est au tour du fils de rejoindre l’entreprise familiale, Louis-Victor – devenu lui aussi directeur général en octobre 2024. Plongée dans les coulisses d’un grand groupe familial, à travers les yeux de sa « DG », Pauline.

LE LIVRE
Transmissions –
L’entrepreneuriat
nouvelle génération
« Qui peut transmettre ?
Tout le monde. Qui peut
recevoir ? Tout un chacun.
Des outils existent, des
gens sont là pour aider
à les mettre en oeuvre.
Quand ? Avant qu’il ne
soit trop tard. » Dans cet
ouvrage, Pauline Boucon
Duval dresse une autre
vision de la transmission
d’entreprise, qui pourrait
aussi être la clé d’une
nouvelle responsabilité.
Pour l’auteure, c’est une
réponse, sans doute
inattendue, mais ô combien
précieuse pour répondre
aux défis de notre siècle. De
la transmission d’entreprise
aux organisations
responsables… il n’y a
parfois qu’un pas : celui
d’une génération. Aux
éditions Cherche Midi.

Adolescente, pensiez-vous déjà à reprendre le flambeau familial ? Votre père vous en parlait-il ?

Je ne me dirigeais pas naturellement à reprendre l’entreprise familiale, le Groupe Duval en l’occurrence. Mais, très tôt, il a posé sur la table cette possibilité : « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Médecin ? Avocate ? Travailler avec moi ? » (rires). Cela faisait partie des options qui s’offraient à moi. Jamais je n’ai été obligée à quoi que ce soit, mais dès mon plus jeune âge rejoindre le groupe faisait partie du champ des possibles.

Au fil des années, j’ai souhaité m’ouvrir un maximum de portes. J’ai suivi des études de gestion à l’université Paris Panthéon-Assas avant d’effectuer un MBA à New York, ville au sein de laquelle j’avais déjà réalisé un stage d’été en private equity. Je m’étais jurée d’y retourner. L’immobilier, je m’y intéressais. Je travaillais d’ailleurs dans ce secteur en parallèle de mon MBA. J’ai beaucoup échangé avec un patron d’une structure immobilière, qui me racontait son métier, ça m’a plu et on a même travaillé ensemble. J’étais donc Acquisition Analyst au sein d’une société internationale immobilière. Après mes études, voilà que mon patron de l’époque me propose un job pour du long terme, toujours à New York donc.

Pourquoi n’avez-vous pas accepté cette proposition ?

Quand on a voulu me garder dans cette société immobilière new-yorkaise, j’étais fière et heureuse. J’ai immédiatement appelé mes parents pour leur annoncer la nouvelle. Oui ils étaient fiers de moi. Mais mon père n’a pas pu masquer sa déception. Sa tristesse. Celle de ne pas voir un jour sa fille travailler à ses côtés, et qui sait,  reprendre les rênes. Oui j’ai eu mal au ventre car je savais que mon père avait besoin de moi pour développer encore davantage le Groupe. Que devais-je faire ?

Photo : Stephane Sby Balmy

Vous décidez finalement de rentrer en France.

Oui. J’ai beaucoup réfléchi et je crois que la facilité aurait été d’accepter ce job aux États-Unis, pour lequel j’avais déjà fait mes preuves. Avec une carrière presque toute tracée, sans trop d’embûches. Je ne voulais pas cela. Accepter de rejoindre l’entreprise fondée par mon père ? c’était le devoir de faire mes preuves, auprès de tous les collaborateurs, des actionnaires. Bref, en faire plus que les autres. Comme pour faire oublier que j’étais la fille de… Comme pour faire oublier que j’étais jeune. Comme pour faire oublier que j’étais une femme dans un univers plutôt masculin. Alors j’ai souhaité relever ce défi.

Comment s’est passée votre intégration au sein du groupe Duval ?

Je connaissais le groupe puisque je faisais partie du conseil d’administration depuis mes 20 ans, je l’avais intégré en 2007. Mais lorsque je décide de rejoindre l’entreprise pour y travailler complètement en 2012, j’ai tout à apprendre en réalité. Tant mieux. Je passe de métiers en métiers, deviens directrice de la stratégie en charge du développement, de la diversification et de la digitalisation des activités. J’en fais plus que les autres pour me rendre légitime auprès de toutes les parties prenantes. Je suis plutôt structurée, et crois beaucoup dans les process pour que des projets avancent et qu’une entreprise grandisse. Plusieurs missions m’ont été confiées, dont celle qui m’a propulsée au poste de directrice générale en 2017. En effet, j’ai su nous réorganiser pour que les deux entités que nous avions ne fassent plus qu’une, un seul groupe. Un travail dantesque, autant d’un point de vue juridique et organisationnel qu’humain. Car lorsque vous fusionnez deux groupes, vous reconstruisez les organigrammes. A l’issue de cette transformation, mon nom a été proposé pour rejoindre la direction générale. Une nouvelle qui a ravi mon père. Une belle victoire.

J’ai eu cette chance : mon père a su s’entourer de personnes bienveillantes et loyales. Bien sûr, j’ai subi certains regards, ceux qui vous font ressentir que vous n’êtes pas la bienvenue. Ils étaient minoritaires, fort heureusement, mais ils marquent. Face à ces regards, il faut comprendre pourquoi ils existent et ensuite se battre pour les dépasser.

Elle est membre du YPO (Young
Presidents’ Organisation)
C’est un réseau d’affaires
mondial qui prépare la
relève des futurs grands
patrons. Plus de 35 000
membres à travers le
monde, dont environ
200 en France. Qui en fait
partie ? Des dirigeants de
moins de 44 ans à la tête
d’entreprises qui réalisent
au moins 20 millions
d’euros de chiffre d’affaires
(CA) annuel. L’objectif ?
Échanger entre pairs,
à l’heure où nombre de
patrons se sentent parfois
bien seuls face à leurs
problématiques. Au-delà
d’un partage d’expérience,
des formations surmesure
sont proposées,
et ce notamment au sein
d’universités prestigieuses
(Harvard, MIT, Insead, etc.).
Le réseau, plus que jamais
un accélérateur de carrière.

Est-ce facile de changer les choses tout en gardant l’ADN mis en place par votre père ?

Mon père a fondé un groupe avec de belles valeurs. Alors quand je suis arrivée, l’idée était d’innover sans renoncer à l’ADN du groupe. Transformer sans dénaturer. Je vous le disais, la réorganisation a été le maître mot. Mais lorsqu’il fonde l’entreprise en 1994, les préoccupations ne sont pas les mêmes que lorsque je rejoins le groupe en 2012. Et aujourd’hui c’est encore différent. Changer les choses, c’est surtout revoir ses priorités et s’adapter à l’époque. Aujourd’hui, une entreprise ne peut survivre que si elle sait opérer son virage numérique et qu’elle intègre les enjeux RSE (responsabilité sociétale des entreprises) dans sa stratégie. Nous faisons des rapports annuels de développement durable depuis 2017. On a aussi cette chance avec mon frère (Louis- Victor Duval, ndlr), qui a récemment été promu directeur général du groupe à mes côtés, d’avoir un père qui sait mettre son égo de côté vis-à-vis de ses enfants. A partir de là c’est forcément un peu plus facile.

Quelles sont vos plus grandes fiertés depuis votre arrivée au  sein du groupe Duval ?

On parle RSE et développement durable. Alors oui, c’est l’une de mes plus grandes fiertés : le groupe est devenu entreprise à mission cette année ! Mais j’aimerais citer également un contrat qui nous est cher, et que nous venons de signer en juillet dernier pour une durée ferme de 30 ans, la rénovation-réhabilitation du Cercle national des Armées, le prestigieux immeuble de la place Saint-Augustin à Paris.

Enfin, notre déploiement en Afrique est aussi une réussite et une fierté. Grâce à notre activité en microfinance nous accompagnons des petits porteurs de projets, et notamment sur ce continent. Accompagner sur le long terme les entrepreneurs nous tient à coeur. Bien sûr, sur l’aspect immobilier, c’est aussi une façon de construire et développer des infrastructures au sein d’une région qui en manque encore cruellement. Nous assurons une présence dans une demi-douzaine de pays africains, notamment en Afrique de l’Ouest.

Comment caractériseriez-vous votre style de management ?

C’est très simple, il se résume en un mot. L’autonomie. Qui me vient évidemment de ce qu’a pu me transmettre mon père, et que j’essaie de transmettre à nouveau à mes équipes. Prenez la question du télétravail : est-ce à moi de dire qui vient au bureau ou pas, et quels jours ? Les managers du groupe sont là pour arbitrer sur ce type de décisions, j’ai une totale confiance en eux. La responsabilisation vaut mieux que l’infantilisation. Une culture entrepreneuriale doit perdurer au sein du groupe, et ce à tous les niveaux hiérarchiques.

La frontière entre vie privée et vie professionnelle est-elle possible ?

Je ne crois pas. Une entreprise familiale, c’est une aventure qui vous suit forcément au quotidien. La frontière entre le privé et le professionnel est forcément mince. Il nous est déjà arrivé de prendre une décision liée à l’entreprise dans… la cuisine ! Parce que nous sommes avant tout passionnés.

Nous en parlons tout le temps avant tout aussi parce que nous ne sommes qu’à la deuxième génération. Une transmission prend du temps, d’autant plus au début. Au bout de trois ou quatre générations, les choses sont peut-être un peu plus formalisées.

Le petit plus
d’une entreprise
familiale ?
« La vision de long terme.
Une entreprise cotée en
Bourse a une vision à un
an le plus souvent, en vue
du prochain rapport et
des prochains dividendes
versés. Nous ce n’est pas le
cas, c’est notre argent. Et
nous l’investissons dans ce
que nous croyons, même
si les retombées peuvent
prendre des années ».

ELLE L’A DIT
« Quand tu reçois
quelque chose, tu as
quand même cette
responsabilité de
ne pas le détruire.
Bon, déjà un, mais en
même temps, pour
être plutôt positif,
d’apporter ta touche.
En fait, il faut avoir
cette responsabilité
d’oser remettre en
question finalement
ce qu’on te transmet,
en y apportant ta
touche vis-à-vis
des enjeux de ton
époque », dans le
podcast Just Focus.

Vous avez également le statut de business angel, l’une des plus importantes en France.

En effet. Et ce depuis 2014. Lydia (start-up spécialisée dans le paiement mobile, ndlr) a été la première entreprise dans laquelle j’ai investi, contre une trentaine de participations aujourd’hui. Parmi les critères qui comptent le plus pour moi : l’impact. Investir dans des entreprises qui jouent un rôle sociétal et qui ont un impact, positif évidemment. Autre critère important, qui paraît évident mais que j’aime rappeler : il faut que je comprenne ce que fait l’entreprise ! (rires). Investir dans le quantique par exemple… cela n’a rien de naturel pour moi, c’est assez complexe, ou alors il faudrait que je m’informe beaucoup avant de me lancer.

Et en dehors du travail, quels sont vos hobbies ?

Sincèrement, me lever tous les matins pour aller au bureau est déjà une passion. Quand vous faites ce que vous aimez, vous n’avez même plus l’impression de réellement travailler. Évidemment, au-delà de mon quotidien, j’ai aussi des envies et des besoins. D’abord prendre du temps avec ma famille, mon mari et mes deux enfants. Faire du sport aussi, je crois que tous les grands patrons ont compris l’importance d’une rigueur sportive pour être prêts lors des grandes échéances.

La nature aussi, j’ai ce besoin de me reconnecter à elle. J’aime les balades à cheval sur la plage en Normandie, courir à la campagne. Nager aussi.

Photo : Stephane Sby Balmy

Que peut-on vous souhaiter pour l’avenir ?

Que je puisse transmettre à mes deux enfants une culture entrepreneuriale. Oui ils n’ont que trois ans et dix-huit mois (rires). Mais je crois que beaucoup de choses se transmettent tôt. Je veux leur partager cette capacité à prendre des risques, à faire preuve d’autonomie.

PROPOS RECUEILLIS PAR GEOFFREY WETZEL ET JEAN-BAPTISTE LEPRINCE

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