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C’est une discipline émergente qui agit souvent dans l’ombre. L’intelligence économique est devenue un véritable levier stratégique pour les entreprises qui évoluent dans un monde fragmenté, entre crises politiques et géopolitiques, et profondes transformations technologiques. À la fois démarche et outil, elle s’impose désormais comme un élément clé du développement et de la compétitivité des organisations.
« On pourrait la définir par trois mots-clés : renseignement économique ouvert », suggère Nicolas Moinet, professeur des universités à l’Institut d’administration des entreprises de Poitiers, et enseignant- chercheur. « On distingue trois types de pratiques. Des pratiques d’anticipation comme la veille ou la prospective. Des pratiques de sécurité comme la sécurité bâtimentaire, la sécurité des données ou la cybersécurité. Et des pratiques d’influence avec du travail en réseau ou du lobbying », souligne Julien Poisson, docteur en sciences de gestion. Une définition qui, pourtant, varie en fonction des écoles de pensée qui existent parmi les spécialistes. Quoi qu’il en soit, loin de l’espionnage, l’intelligence économique se pratique dans la légalité. « Elle ne peut pas être confondue avec l’espionnage, qui est une manière illégale de faire du renseignement. S’il y a une confusion, c’est parce qu’il y a souvent une mauvaise connaissance de ce qu’est vraiment le renseignement en France », précise Nicolas Moinet. Un contresens tout à fait « logique » pour Julien Poisson : « D’une certaine manière, la notion d’intelligence économique est issue d’un anglicisme, puisque « intelligence » veut dire renseignement. Ce sont les activités de renseignement, donc de collecte et de valorisation de l’information, mobilisées à des fins économiques. À l’origine, l’intelligence économique a plutôt été pensée comme ça. Elle connaît donc une antériorité militaire. »
Un retard indéniable
« En France, on constate un déficit de culture du renseignement. Il y a toujours eu une espèce de défiance, même de la part des élites politiques », estime Nicolas Moinet. « On a un côté un peu bisounours. Les bisounours, ils finissent mal dans la guerre économique ». Pourtant, les questionnements sur cette « guerre économique » ne datent pas d’hier, même si les termes utilisés n’étaient pas les mêmes. Justement, un rapport sénatorial récent recommande ce que préconisait déjà le rapport Martre en 1994, preuve d’une forme d’immobilisme. « Quand vous lisez le rapport Lienemann-Lemoyne, vous vous dites que ce n’est pas possible. On nous répète 30 ans après qu’il faut se plonger dans les chambres de commerce pour mettre en place des politiques d’action économique et former les entreprises et écosystèmes territoriaux », confirme Philippe Clerc, président de l’Académie de la science économique et de l’association internationale francophone de la science économique. Mais attention, les choses ont tout de même évolué, dans l’apprentissage ou dans les démarches. « Mais cela ne se diffuse pas en termes de culture d’intelligence économique et d’intelligence de situation. On a encore un chemin assez important à faire. Aujourd’hui, la grande innovation, c’est l’écosystème de la défense qui gère la souveraineté, la sécurité économique et le développement industriel de la base industrielle de défense », explique Philippe Clerc.
Une discipline qui s’apprend
Il existe plusieurs outils d’IE : cartographie, plates-formes de surveillance, outils d’analyse de données. Mais encore faut-il pouvoir les maîtriser ! Pour cela, plusieurs formations existent pour préparer les futurs collaborateurs et atouts des entreprises dans le besoin. À commencer par l’École de Guerre Économique (EGE). « Le principe pédagogique de l’EGE, c’est d’avoir des contenus de formation pragmatiques, pour permettre aux entreprises de se projeter très rapidement », souligne Pascal Chaussade, responsable des formations certifiantes au sein de l’EGE. « Il faut surtout éviter les apprentissages passifs. On a trop assisté à des situations d’apprentissage où des gens, bras croisés et passifs, reçoivent un contenu de formation, mais sans savoir comment transformer ce savoir en compétences opérationnelles ». Pour s’y préparer, il est question de participer à des ateliers, des mises en situation et des « wargames », pour apprendre à prendre des décisions sous pression. « L’intelligence économique est une discipline très horizontale qui regroupe des métiers variés, dans lesquels vous allez avoir des acteurs qui vont faire de la collecte d’information, d’autres qui vont l’analyser », rappelle Pascal Chaussade.
Les nouveaux enjeux à prendre en compte
Pour les entreprises, les enjeux sont nombreux pour permettre à la France de regagner du terrain. « Il est nécessaire de basculer dans la nouvelle intelligence économique. On doit inventer une nouvelle démarche qui doit s’appliquer au capitalisme de plate-forme, c’est-à-dire un nouveau modèle économique, de nouvelles cibles de veille, y compris en matière d’influence », souligne Philippe Clerc. Ce basculement justifie la dimension d’innovation prise par la Commission européenne. « Le grand défi, c’est de passer du défensif à l’offensif. C’est pour ça que c’est important pour la souveraineté, il faut que nous pensions à un accroissement de puissance par la maîtrise de l’intelligence économique, et surtout dans les PME », affirme Philippe Clerc. Mais surtout, le nouvel objectif, c’est de protéger sa souveraineté cognitive : « Aujourd’hui, les entreprises donnent toutes les clés à leurs agents IA pour aller chercher l’information, prendre des décisions et réaliser des actions. Certains le font sans aucune peur, c’est complètement naïf », alerte Pascal Chaussade. La souveraineté cognitive, c’est la capacité à protéger ses connaissances, ses esprits et ses perceptions. Le risque aujourd’hui, c’est d’avoir une souveraineté qui dépend des dépendances technologiques. Et avec la hausse des cyberattaques, les informations détenues par les entreprises peuvent vite se retrouver entre de mauvaises mains. « Cette souveraineté cognitive, c’est votre connaissance, votre patrimoine informationnel. Même si on observe une nette hausse de l’intérêt pour l’intelligence économique sur le marché de la formation, cette dynamique doit absolument s’accompagner d’une prise de conscience des risques liés à l’intelligence artificielle », conclut Pascal Chaussade.





























