TRIBUNE. Par Marvin Ndiaye, chef d’entreprise et spécialiste de la croissance des PME, fondateur du groupe Fresheo et du cabinet de conseil ULTRA Paris.
Une famille de deux adultes et deux enfants a perdu 1 200 euros de pouvoir d’achat depuis 2024, selon les calculs de l’Institut français d’économie publiés en septembre 2026. Le pouvoir d’achat par unité de consommation a reculé de 0,7 % en 2025 et devrait baisser autant en 2026, une chute sur plusieurs années que la France n’avait connue que deux fois depuis 1960. Le chiffre le plus révélateur se trouve pourtant ailleurs, car depuis 2019 les prix ont augmenté de 21,3 % quand les salaires progressaient de 18,7 %, ce qui signifie que travailler ne suffit plus à maintenir son niveau de vie.
Pendant des années, les transferts sociaux, l’indexation des retraites, les allègements fiscaux et les revenus du patrimoine ont amorti cette perte, mais cette protection s’essouffle. Le projet de budget présenté le 1er octobre vise un déficit public ramené à 5 % du PIB en 2027, ce qui réduit encore les marges de l’État, et nous entrons dans une période où les pouvoirs publics ne pourront plus systématiquement compenser ce que les salaires ne permettent pas de financer. Le décrochage entre prix et salaires n’a rien de nouveau, mais l’État en absorbait jusqu’ici le choc, et c’est cette fonction d’amortisseur, bien plus que le déficit lui-même, qui est en train de s’écrouler.
Ce que nous avons promis à cette génération
La contradiction éclate aujourd’hui dans les lycées. Les élèves réclament des enseignants remplacés, des classes moins chargées et des bâtiments entretenus, leurs parents des aides, des revalorisations et des mesures contre la vie chère, et si les demandes diffèrent, le réflexe est identique, puisque chacun attend de l’État qu’il apporte la réponse. Les violences qui ont accompagné certaines manifestations sont injustifiables, mais elles ne doivent pas masquer la vraie question, celle de ce que nous avons réellement promis à ces jeunes. Nous avons laissé croire qu’un diplôme garantissait une progression sociale et qu’un emploi suffisait à améliorer durablement son niveau de vie.
Or entre 2019 et 2024, les salaires réels ont reculé dans 222 des 343 professions recensées par l’Insee, de plus de 5 % pour les enseignants du secondaire et de plus de 4 % pour les ingénieurs et cadres techniques. Un lycéen de 17 ans ignore sans doute ces statistiques, mais il en observe chaque soir les conséquences chez lui. Son inquiétude est légitime, et ce qui serait irresponsable, ce serait de continuer à lui promettre que les finances publiques répondront à toutes ses attentes sans lui dire d’où viendront les moyens de financer son avenir.
Pas de meilleurs salaires sans entreprises plus solides
La France doit retrouver une évidence économique, celle qu’il faut produire davantage de richesse pour en distribuer davantage. Les TPE et PME représentent 46 % de l’emploi salarié des entreprises marchandes non agricoles et non financières, et c’est donc dans leur capacité à grandir que se jouent les rémunérations de demain. Je rencontre régulièrement des dirigeants qui voudraient mieux payer leurs salariés et ne le peuvent pas, car une entreprise de trois collaborateurs n’a ni les marges ni les capacités d’investissement d’une structure de quinze. Le sujet n’est pas la volonté patronale, c’est la taille et la solidité économique de l’entreprise.
Le débat sur le budget de la Sécurité sociale pour 2027 en donne une illustration. Le gouvernement proposait de réduire certains allègements de cotisations patronales en y intégrant l’intéressement et la participation, pour 3,7 milliards d’euros de recettes attendues. Rejetée le 14 octobre en commission des affaires sociales, la mesure peut encore revenir dans la suite du débat parlementaire, et elle révèle déjà une contradiction, puisqu’elle renchérit le coût du travail au moment même où l’on affirme vouloir soutenir le pouvoir d’achat des salariés.
Trois engagements pour 2027
Le premier engagement consiste à alléger les cotisations patronales sur la part des augmentations salariales pérennes, afin que mieux payer cesse d’être un risque pour l’employeur. Le deuxième est de faire de la croissance des petites entreprises une priorité nationale, car la France pourrait dépasser 1,23 million de créations d’entreprises en 2026 selon Bpifrance Création, mais créer ne suffit pas, encore faut-il donner à ces entrepreneurs les moyens d’apprendre à vendre, recruter, déléguer et bâtir des structures capables de créer durablement des emplois. Le troisième est d’enseigner dès le lycée les fondamentaux de l’économie réelle, c’est-à-dire lire une fiche de paie, calculer une marge, connaître le coût d’un emploi et comprendre ce qu’il faut réunir pour augmenter un salaire.
Nos enfants ont besoin d’une école qui fonctionne et d’un travail qui paie, mais ils ont d’abord besoin qu’on cesse de leur promettre ce que le pays n’a plus les moyens de financer. Le vrai enjeu de 2027 ne sera pas de savoir combien l’État pourra encore distribuer, mais à quelles conditions ceux qui travaillent et entreprennent pourront de nouveau mieux gagner leur vie, et c’est à ce lycéen de 17 ans qui voit chaque soir la vie chère entrer chez lui que nous devons dire clairement que son avenir se financera par des entreprises plus fortes plutôt que par une promesse de plus.































