L’œil politique – Renouer avec la méthode Barre

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Qui se souvient encore de la politique en apparence austère mais finalement audacieuse de l’ancien Premier ministre Raymond Barre ? 

25 août 1976. Jacques Chirac vient de claquer la porte de Matignon. Valéry Giscard d’Estaing, gêné aux entournures, doit nommer un nouveau Premier ministre. Il décide de surprendre : ce sera Raymond Barre.

Qui ça ? Mais si, cet ancien commissaire européen occupant alors les fonctions certes technocratiques de ministre du Commerce extérieur. Giscard ne tarit pas d’éloges sur celui qu’il présente aux Français comme « le meilleur économiste de France ». Voilà qui peut être utile en ces temps où l’inflation et le choc pétrolier percutent le mode de vie des consommateurs, alors que la nuit tombe sur les Trente Glorieuses.

Le nouveau chef du gouvernement arrive à l’Élysée. Cet universitaire placide à la voix chaude lance à la presse : « Je serai un Premier ministre économe de mes propos ». Lorsqu’on lui demande de se décrire, il dit drôlement : « Je suis un homme carré dans un corps rond ».

« Je suis un homme carré dans un corps rond »

Son gouvernement se fixe trois grands objectifs : 1) réduire l’inflation, 2) rétablir la balance des paiements, 3) augmenter l’investissement. Pour appuyer la priorité économique, le Premier ministre décide d’occuper simultanément les fonctions de ministre de l’Économie et des Finances. Du jamais vu sous la Ve République.

Pour l’appuyer dans sa tâche, le natif de La Réunion peut compter sur des hommes comme Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur et porte-flingue de Giscard, Jean Lecanuet, ministre du Plan, Jean-Pierre Fourcade, ministre de l’Équipement, Christian Bonnet, ministre de l’Agriculture… Mais aussi sur Simone Veil à la Santé. Notons l’étonnant « ministère de la Qualité de la Vie » abandonné depuis et alors occupé par un certain Vincent Ansquer.

Sur ces entrefaites, le « super-premier ministre » arrive à l’Assemblée pour y prononcer son discours de politique générale. Celui qui n’a jamais été parlementaire s’élance : « Si l’action que le gouvernement entend mener est tournée en priorité vers la lutte contre l’inflation, là n’est pas son seul objectif. La lutte contre l’inflation n’est pas une fin en soi, c’est la condition pour que notre pays devienne chaque jour davantage une société de liberté et de progrès ».

« La France vit au-dessus de ses moyens »

Trois semaines après sa nomination, le Premier ministre s’exprime à la télévision. Il y clame une phrase qui fait mouche : « La France vit au-dessus de ses moyens. » Les Français ne vouent pas immédiatement aux gémonies ce Premier ministre qui refuse l’infantilisation des masses, n’hésitant pas à expliquer au grand public ses réformes économiques en recourant à des tableaux et des graphiques. Il estime sa politique marquée par le « bon sens », à rebours de l’idéologie du programme commun de la gauche.

Le sérieux bûcheur se révèle assez bon politique. Jonglant entre les deux composantes de la majorité (giscardiens et chiraquiens) Barre le roublard arrive à se décoller de l’ombre tutélaire du président de la République. Les réformes économiques courageuses qu’il entreprend alors pour garantir la stabilité du Franc sont saluées.

Un « Joffre de l’économie »

En 1978, les législatives. Raymond Barre affronte François Mitterrand lors d’un débat événement. Alors que tout le monde imagine que le tribun socialiste arrivera facilement à dominer le technocrate peu rompu à la joute, c’est tout le contraire qui se produit. La droite gagne l’élection quelques jours plus tard. Un débat passionnant à revoir (surtout si on le compare au niveau de nos actuels politiciens de rencontre).

En 1981, cette fois, la gauche l’emporte. Raymond Barre se fait élire député du Rhône et quitte les affaires. Tel le Général de Gaulle, il se retire non à Colombey mais dans la moins austère cité azuréenne de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Face à la catastrophe économique des premières années Mitterrand, certains se mettent à regretter cet homme de rigueur allergique à toute démagogie. Beaucoup de Français apprécient aussi son image d’homme libre, n’appartenant à aucun parti. Le voilà qui enchaîne les causeries aux faux airs de meetings… Et qui finalement se retrouve en tête des sondages pour l’élection présidentielle de 1988 !

« Bonne nuit les petits ! »

L’ancien commissaire européen décide de plonger dans le tumulte de la campagne. Le voilà qui affronte Mitterrand, président sortant et Chirac, Premier ministre sortant. Barre mène une campagne atypique, marquée par des slogans comme « Barre Confiance » ou « Du sérieux, du solide, du vrai ». Certains ricanent car cela ne fait pas très moderne. Les sondages baissent face à un Chirac encore jeune et survolté, qui le domine finalement à droite. Mais Barre n’en démord pas. Lors d’une réunion publique, il s’écrie : « Il ne faut pas tuer la peau de l’ours Barzy avant de l’avoir tué ! ». Barzy, c’était le nom de sa marionnette dans l’inénarrable « Bébête show ».

Plus tard encore, à Toulouse, il dénonce les perversités du microcosme qui tente déjà d’endormir les Français : « Il y a deux manières d’abuser un peuple : c’est l’inonder de promesses trompeuses. Cela a été fait en 1981. Ou bien, c’est le faire rêver, mais pour le faire rêver, il faut l’assoupir. C’est ce que l’on tente aujourd’hui. Bonne nuit les petits, faites de beaux rêves »… Et ses partisans de crier : « Barre à la barre » !


Les perles de la politique

capture d’écran Ina

Alain Delon, soutien inattendu à la candidature de Raymond Barre · Un clip de campagne dévoile Raymond Barre aux côtés d’un ambassadeur de choix. Alain Delon, face caméra, annonce qu’il votera Barre ! « Je vois beaucoup de politiciens, de mauvais acteurs pour la plupart. J’entends beaucoup de promesses mais je n’ai trouvé qu’un homme vrai, qui ne fait pas de concession au look, qui ne promet pas la semaine des quatre jeudis, qui ne tente pas d’hypnotiser ses compatriotes. Cet homme, c’est Raymond Barre. Un homme vrai, et j’en suis sûr, un homme d’État, comme pouvait l’être le Général de Gaulle ».

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