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La solitude de l’entrepreneur : un mal silencieux que les dispositifs publics n’ont pas su résoudre

La solitude de l'entrepreneur
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Temps de lecture estimé : 2 minutes

TRIBUNE. Il y a en France près de 4,4 millions de travailleurs indépendants1. Artisans, commerçants, consultants, dirigeants de TPE et PME. Des gens qui construisent, recrutent, décident, encaissent, souvent seuls. Et pourtant, la solitude de l’entrepreneur reste l’un des angles morts du débat public sur l’économie française. Par Aurélien de Nunzio, directeur du SKL.Club. 

Selon une étude de la Fondation MMA des Entrepreneurs du Futur, 65 % des dirigeants de TPE-PME ne disposent pas d’un interlocuteur régulier pour évoquer leurs dilemmes stratégiques. Pas un associé, pas un pair, pas un mentor. Dans les structures autofinancées, majoritaires en France, loin des incubateurs et des levées de fonds médiatisées, ce chiffre grimpe encore.

Plus révélateur : la grande majorité des chefs d’entreprise (89,9%) se déclarent « stressés », dont même 11,9 % « extrêmement stressés ». La honte, la peur de paraître faible, ou simplement l’absence d’un espace adapté, les raisons varient, mais le résultat est identique : des décisions prises dans le vide, des signaux d’alerte ignorés trop longtemps.

La solitude n’est pas un trait de caractère, c’est une condition structurelle

Ce que l’on observe systématiquement dans les formats de co-développement entre pairs, c’est d’abord un effet de reconnaissance. Des entrepreneurs de secteurs radicalement différents (industrie, restauration, bâtiment, e-commerce, logistique, transport) qui réalisent, souvent pour la première fois, qu’ils partagent les mêmes angoisses.

Cette impression d’être « anormal », toujours à vouloir faire plus, toujours incompris de l’entourage proche, est en réalité une expérience quasi-universelle. Le problème, c’est qu’elle reste enfouie faute d’espace pour la formuler.

Or, l’isolement a un coût réel et mesurable. Des travaux en psychologie organisationnelle montrent que les décisions prises sans confrontation à un regard extérieur sont significativement plus exposées aux biais cognitifs : biais de confirmation, effet de tunnel, escalade de l’engagement. La solitude n’est pas seulement un problème de bien-être, c’est un problème de performance.

Ce que les dispositifs publics ont raté

La France ne manque pourtant pas de structures dédiées à l’accompagnement des entrepreneurs. CCI, réseau Initiative, BPI, dispositifs régionaux, l’offre institutionnelle est pléthorique sur le papier. Et pourtant, elle passe à côté de l’essentiel.

Ces dispositifs sont calibrés pour le démarrage, financement, immatriculation, premiers pas juridiques, mais ils abandonnent l’entrepreneur précisément au moment où la solitude devient pesante : quand la boîte tourne, que les équipes sont en place, et que les vraies décisions stratégiques commencent. L’accompagnement post-création est le parent pauvre de la politique publique en faveur des entreprises.

Par ailleurs, ces structures répondent surtout aux besoins des start-up et des projets innovants à fort potentiel de croissance, qui concentrent l’attention médiatique et une part disproportionnée des financements. Les artisans, commerçants et dirigeants de PME classiques, qui représentent pourtant l’essentiel du tissu économique français et la quasi-totalité de l’emploi local, en sont largement exclus, faute de profil « bankable » ou de projet suffisamment disruptif pour intéresser un incubateur.

Résultat : les entrepreneurs du réel naviguent seuls. Contraints à la rentabilité dès le premier jour, sans filet, sans pair avec qui penser à voix haute.

Reconstruire une culture de l’accompagnement entre pairs

En France, le recours à un accompagnement structuré entre pairs reste marginal comparé aux pratiques anglo-saxonnes. Des organisations rassemblent aux États-Unis et au Royaume-Uni des dizaines de milliers de dirigeants autour de ce principe. En France, la culture du « je gère seul » reste prégnante, renforcée, paradoxalement, par des dispositifs publics qui traitent l’entrepreneur comme un bénéficiaire à guider plutôt que comme un pair capable d’apprendre des autres.

L’enjeu n’est pourtant pas thérapeutique. Il est stratégique. Se confronter régulièrement à un regard extérieur, structuré et exigeant, est l’un des rares leviers de progression qui ne nécessite ni investissement lourd, ni recrutement. Il nécessite seulement d’accepter qu’on ne sait pas tout, et que les autres ont peut-être déjà trouvé ce qu’on cherche. C’est un changement de culture autant qu’un changement de méthode. Et il est urgent.


  1. Insee, tableau de bord des indépendants
  2. La charge mentale des dirigeants de PME, un angle mort managérial – Dynamique Entrepreneuriale – 23/04/2025
  3. https://www.apas17.com/la-sante-mentale-du-dirigeant-un-enjeu-silencieux-mais-crucial/
  4. Kahneman & Tversky sur les biais cognitifs

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