La place de l’échec dans les récits de ceux qui réussissent

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Vincent Capra

TRIBUNE. Sur LinkedIn c’est devenu un rituel ! Le récit du post s’ouvre toujours sur une note sombre, comme une confession lourde : « J’ai échoué trois fois avant de… » ou « J’ai essuyé dix refus… Et on m’a dit que ce n’était pas possible ! » Puis vient le retournement, la victoire et enfin la morale sous-jacente : « Ceux qui échouent arrêtent trop tôt. Un seul mot, persévérer ! » Par Vincent Capra, scénariste et spécialiste des récits collectifs.

Relayés sur les réseaux sociaux, ces récits inspirants résonnent profondément, faisant de la réussite une perspective accessible, presque universelle et susurrant à chacun : « Moi aussi, je peux réussir ! »

Nous avons tous en mémoire les débuts chaotiques de grandes réussites comme Apple ou Amazon. Ces récits fondateurs, structurés comme des cosmogonies entrepreneuriales, confèrent une dimension quasi sacrée. Les débuts de Steve Jobs évoquent ces mythes de la création : un garage en guise de bureau, des prototypes bricolés, des échecs techniques et financiers à répétition. Un désordre primordial avant que l’ordre et la lumière ne s’imposent. D’ailleurs ces entrepreneurs sont devenus des rockstars, voire des prophètes.

Ces success stories reprennent la trame hollywoodienne du héros qui chute à plusieurs reprises avant de triompher. Une métaphore de l’apprentissage, nécessitant une initiation et parfois les conseils d’un mentor, comme l’explique Joseph Campbell dans son ouvrage Les héros sont éternels. Ses travaux sur la structure narrative des mythes ont influencé des réalisateurs comme George Lucas et Steven Spielberg. Par résonance, le grand public adopte inconsciemment ce voyage du héros et son lot d’épreuves.

Oui à l’échec… si tu finis par réussir !

Mais attention à ne pas singer ces récits pour ne pas sombrer dans le cliché, même si la démocratisation de l’échec reste une évolution positive et nécessaire ! Dans une société française où le revers professionnel était perçu comme honteux et synonyme de fin, le voilà devenir un début salvateur, inspiré de l’esprit anglo-saxon. Est-ce vraiment le cas ?

Car ces histoires, racontées par les vainqueurs, témoignent que nous continuons à valoriser la résilience et le rebond. Mais qu’en est-il de l’échec lui-même ? En réalité, il est uniquement valorisé lorsqu’il est transformé en victoire. L’absence d’échec confère encore plus de prestige, à l’image de nos élites issues des grands corps de l’État. Leurs parcours académiques comme leurs carrières politiques sont irréprochables. Est-ce la raison qui pousse nos responsables au déni quand ils sont aux affaires, n’ayant pas l’honnêteté, voire la lucidité d’assumer leurs erreurs ?

Notre modèle scolaire en jeu

Un biais dommageable hérité de notre système éducatif. Contrairement à certains systèmes anglo-saxons, où l’erreur est vue comme une étape normale de l’apprentissage, le modèle français pénalise la faute par des notes basses. L’échec n’est pas valorisé comme une opportunité de progresser, mais comme un jugement définitif… Le contraire d’un état d’esprit nécessaire pour entreprendre.

La consécration récente de l’échec sur les réseaux sociaux témoigne donc sans doute d’une frustration passée à l’égard d’un modèle scolaire rigide. Une revendication qui deviendra pleinement constructive lorsqu’elle cessera d’être perçue comme une transgression. Lorsque l’échec sera accepté au quotidien et dépouillé de son caractère spectaculaire, pour être admis comme banal et normal.

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