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Il fut un temps, ou plutôt, il serait plus stratégique de dire : il y a eu un temps où les dirigeants parlaient du passé.
Oui, vraiment. Ils racontaient ce qui s’était produit, ce qu’ils avaient tenté, parfois même ce qu’ils avaient raté.
Une époque révolue, manifestement.
Je constate en effet que, dans la grande fresque de la parole managériale, le passé fait un peu figure de stagiaire : discret, silencieux, et prié de ne pas trop s’exprimer.
On lui préfère des temps plus ambitieux.
Le futur, par exemple, star incontestée des plans stratégiques : « nous allons accélérer », « nous construirons », « nous serons la référence ».
Rien n’a encore eu lieu, mais tout est déjà brillamment formulé.
Le passé simple, lui, aurait pourtant de l’allure en réunion : « nous échouâmes », « nous tentâmes », « nous apprîmes ».
C’est net, précis, presque héroïque.
Mais non. Trop littéraire, pas assez « actionnable ».
Il a été prié de retourner mourir dignement dans un rapport annuel de 1873.
Le passé composé aurait pu tirer son épingle du jeu : « nous avons lancé », « nous avons construit », « nous avons corrigé ».
Un temps honnête, ancré dans le réel, avec ce petit lien au présent qui rassure.
Mais il reste dangereux : il implique que quelque chose est dépassé.
Or, en communication de dirigeant, mieux vaut parfois que les choses soient surtout en train de se passer… ou sur le point de se passer.
Quant à l’imparfait, n’en parlons pas.
« Nous pensions », « nous faisions », « nous avancions »…
Un temps qui traîne, qui contextualise, qui nuance.
Trop lent pour des slides en bullet points.
L’imparfait n’est pas « scalable ».
Et puis il y a le passé du subjonctif.
Celui qu’on n’utilise jamais, sauf pour impressionner à un dîner : « il aurait fallu que nous eussions anticipé. »
Magnifique. Inutile. Parfait pourtant.
Alors les dirigeants projettent, alignent, optimisent.
Ils préfèrent le présent performatif ou le futur conquérant.
Le passé, lui, devient une zone floue, un léger flou artistique, une sorte de brouillard grammatical dans lequel les décisions passées se dissolvent élégamment.
Pourtant, nier le passé, ne pas convoquer ses perfectibilités, c’est prendre le risque de récidiver, ou ne pas puiser dans ses enseignements, hypothéquer ainsi un avenir plus performant.
Dans la parole du dirigeant moderne, les temps du passé se sont dissous dans un positivisme projectif et incantatoire.
Quoi qu’il en soit, que cette chronique ait été écrite, qu’elle fût rédigée ou qu’elle ait été produite dans une logique d’impact éditorial, l’essentiel, c’est qu’elle puisse un peu nourrir vos réflexions sur les vertus du temps passé.

































