La culture du diplôme est forte en France
Rue de la Sorbonne, à Paris. Crédits : shutterstock

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TRIBUNE. Le diplôme est la colonne vertébrale de la méritocratie française. Pendant deux siècles, il a organisé les carrières, légitimé les hiérarchies, rassuré les recruteurs. Mais dans une économie où les compétences se périment plus vite qu’un cycle électoral, cette religion du titre commence à coûter cher. Par Jonathan Pinet, directeur général de l’École Européenne du Numérique. 

La question n’est plus de savoir si le modèle est juste. Elle est de savoir combien de temps on peut encore se permettre de faire semblant qu’il fonctionne.

Un héritage républicain devenu carcan

En France, le diplôme s’est imposé comme l’instrument d’un État centralisateur soucieux d’équité. Il a remplacé les privilèges de naissance par une hiérarchie scolaire censée garantir la légitimité des positions sociales. Cette fonction symbolique est puissante, et dans un monde stable, elle a sa cohérence. Le diplôme reste un statut acquis. Il classe socialement, assigne une identité professionnelle, et fige une trajectoire. Le bac +5 d’une grande école ouvre des portes à quarante ans que le bac +2 d’un IUT ferme définitivement, indépendamment de ce que chacun sait réellement faire. Ce n’est pas de la méritocratie : c’est de la géologie sociale.

Mais nous n’assistons pas à la « fin du diplôme ». Nous assistons à la fin de sa fonction prédictive. Un diplôme obtenu en 2010 dit ce que son titulaire savait en 2010. Il ne dit rien, ou presque, de ce qu’il sait faire en 2025. Or le monde du travail, lui, a changé de logique.

Le paradoxe français est saisissant : nous sommes l’un des pays où le niveau de diplôme de la population active a le plus progressé en vingt ans, et pourtant l’un des pays développés où le chômage des jeunes reste structurellement élevé. Selon l’Insee, en 2023, le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 17,3 %, soit plus du double de la moyenne allemande. Ce n’est pas un problème de niveau d’études : c’est un problème d’adéquation entre ce que le diplôme certifie et ce que l’économie demande réellement.

Financer des diplômes dans un monde de compétences mouvantes est une erreur stratégique

Avec l’accélération de l’IA, ce sont les trajectoires, et non les métiers, qui deviennent fragiles. Or le diplôme, tel que nous le concevons, était précisément conçu pour sécuriser des trajectoires linéaires et prévisibles.

L’État français continue de financer des intitulés stables dans une économie qui ne l’est plus. En vérité, notre économie a basculé vers des micro-transitions, des hybridations de compétences, des reconversions internes rapides. Un développeur qui doit intégrer des outils d’IA à son workflow n’a pas besoin d’un nouveau diplôme de deux ans : il a besoin de quelques semaines de formation intensive, ciblée, immédiatement applicable.

La rupture supposée est bien plus culturelle que technique…

Sortir de cette impasse suppose une rupture culturelle plus que technique. Mais cette rupture ne viendra pas d’abord de l’administration. Elle viendra des entreprises. Ce sont elles qui définissent, en pratique, la valeur d’un diplôme. Tant que les recruteurs continueront à utiliser le niveau d’études comme filtre principal, le système éducatif et les politiques publiques continueront logiquement à produire ces titres. Mais si les entreprises commencent à évaluer directement les compétences — par des tests techniques, des portfolios, des périodes d’essai ou des certifications opérationnelles — la hiérarchie des signaux changera mécaniquement.

Des évolutions existent déjà. Certaines grandes entreprises, comme la Société Générale ou L’Oréal, ont commencé à supprimer les critères de diplôme dans certains processus de recrutement au profit d’évaluations de compétences. Dans les métiers du numérique, de plus en plus de recruteurs regardent d’abord ce qu’un candidat sait réellement produire : un projet, un code, une architecture, plutôt que l’intitulé de sa formation.

La vraie question n’est donc plus : « faut-il encore faire des études ? » mais « comment démontrer, actualiser et reconnaître les compétences tout au long d’une vie professionnelle qui durera quarante ans dans un monde qui change tous les deux ou cinq ans ? ». Tant que nous n’aurons pas déplacé le centre de gravité de la sélection, du diplôme vers la compétence démontrée, nous continuerons à former des individus pour le monde d’hier, avec l’argent du monde d’aujourd’hui, pour des emplois qui n’existeront déjà plus demain.

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