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ANALYSE. Et si le meilleur baromètre de notre époque n’était ni un sondage, ni une étude, ni un rapport… mais un dictionnaire qui n’existe pas encore ? Chaque année, Labbrand, agence conseil en stratégie de marque, invite les étudiants de 18 à 25 ans à inventer les mots de leur époque à travers un concours de néologismes : Vocaliz. Derrière cet exercice créatif se révèle une lecture fine de leur rapport au monde. Par Nadège Depeux et Paul Deparis, de Labbrand, et d’après les données du concours Vocaliz 2025.
La cartographie 2025 dessine une génération lucide : consciente des effets du numérique et de l’IA, elle reconfigure son rapport au temps, et se recentre sur elle-même.
Le numérique : de promesse à pression
Quand le digital devient une pathologie moderne
Avec des mots tels que Scrollopathie, numérasthénie, notifixie, archivistress… Le numérique n’apparait plus seulement un outil, mais comme un quotidien qui pèse, qui fatigue, qui déborde.
« Je n’ai pas pu profiter de mes vacances car j’étais trop préoccupé par l’idée de devoir trier mes 500 nouvelles photos, ce qui a déclenché un fort archivistress. » – (Mohammad, Vocaliz 2025)
Le registre lexical devient médical, clinique. La Gen Z reconnaît les effets négatifs du digital, elle les nomme et les qualifie.
Et surtout elle agit. Pour la première fois, le temps passé sur les réseaux sociaux stagne chez les 18-25 ans (We Are Social / Meltwater, Digital 2024). Les téléphones basiques (Dumb Phones) repartent à la hausse en Europe depuis 2023 (+17 % entre 2022 et 2023 : Étude GfK pour Télérama). Les objets de déconnexion volontaire se développent comme le Mindsight Lock Box (plus de 80 000 unités vendues en Europe). La GenZ bloque, filtre, désinstalle, remplace. Elle ne quitte pas le digital mais le reconfigure.
IA : entre gain de temps et perte de sens
Dans un monde où l’IA s’impose à une vitesse record, la GenZ ne se contente pas de l’adopter, elle la questionne déjà. Des mots comme intéléguer, cataprompter (« produire avec l’IA sans relecture » Quentin, 2e prix Vocaliz 2025) traduisent une tension croissante entre recherche d’efficacité à court terme et implications à long terme. D’autres néologismes, artifisuppression, dépendiarmartia, révèlent des inquiétudes plus profondes : peur du remplacement, dépendance, perte de maîtrise.
« Dans mon groupe de classe, on utilise tellement les outils qu’on se rend compte des possibilités pour demain. Ça pose des questions existentielles. » – (Gabin, 19 ans)
Nous sommes dans une phase de transition accélérée. Les étudiants, à la fois en avance dans les usages et en première ligne de leurs impacts, expérimentent déjà les changements et les tensions à venir : évolution des méthodes d’apprentissage et d’évaluation (60 % des établissements d’enseignement supérieur déclarent avoir revu leurs politiques d’évaluation face à l’essor des outils génératifs, Unesco, 2023), recomposition des rôles dans le monde du travail (42 % des recruteurs redéfinissent les postes juniors à l’aune de l’IA, Apec, 2024).

Le temps : vivre l’instant… et le regretter déjà
La fin de l’optimisme naïf
Avec des mots comme avénécho, un « état de mélancolie diffuse né de l’écart entre le futur imaginé et la réalité », ou ombressence, les étudiants expriment une vision moins idéalisée du futur. Ce dernier est envisagé dans toute sa complexité, avec ses contraintes et ses renoncements. La génération a intégré les crises écologiques, économiques, sociales. Elle avance avec elles.
Cette posture se reflète aussi dans la culture : le succès de séries comme The Bear ou Fleabag témoigne d’un attrait pour des récits plus réalistes, portés par des personnages lucides. Une génération qui ne se raconte plus d’histoires.
La nostalgie du présent, nouveau vertige générationnel
Avec flashstalgie (« nostalgie immédiate d’un moment encore en train de se vivre ») et présentalgie (« regret du présent avant même qu’il ne s’achève »), les étudiants décrivent un phénomène inédit : regretter un moment… avant même qu’il ne soit terminé.
Dans un environnement où tout est capté, documenté, partagé, le présent devient immédiatement une trace. On utilise en moyenne près de 6 à 7 plates-formes sociales différentes chaque mois (DataReportal / GWI). Résultat : le moment n’est plus seulement vécu, il est archivé en temps réel.
Le hashtag #dayinmylife cumule plus de 100 milliards de vues sur TikTok, transformant le quotidien en archive émotionnelle. Une hyperconscience du temps qui transforme la manière de vivre.
Ralentir : une nouvelle forme de résistance
Dans un monde où tout accélère, ralentir devient un geste conscient. un acte de désobéissance douce. Ralentude, nemorade. Ces mots traduisent une recherche de pause volontaire, de présence à soi. Les étudiants nomment aussi des micro-plaisirs (draphorise, lopouva) et des micro émotions (éphorlume, vibrâme, flumbrer). Et les pratiques suivent : micro-pauses, méditation… Ralentir n’est plus un luxe, mais bien une stratégie.

Le « je » : l’intérieur comme nouveau territoire
Le « je » pour s’affirmer dans un monde en mouvement
Dans un contexte où l’exposition est permanente, le regard se retourne vers l’intérieur. Moins de collectif bruyant, plus d’identité choisie, assumée. Le soimêmisme (Amandine, 3e prix Vocaliz 2025) dessine une génération qui revendique le droit d’être soi, un soi fluide, non figé.
L’identité devient mobile, choisie, émotionnelle. Elle se construit moins par appartenance à un groupe que par accumulation d’expériences. 61 % des 18-25 ans déclarent que leur identité se construit davantage par leurs expériences que par leur origine ou leur milieu social (Rapport Deloitte Gen Z Survey 2024).
« Je suis là où je me sens être ». Voilà peut-être la déclaration d’identité de cette génération.
La relation à l’autre : friction et hyper-attention
Les relations évoluent elles aussi. Plus fines, plus sensibles, parfois plus fragiles. Les étudiants nomment les micro-frictions sociales : Chmallak (malaise social), Commutisme (silence collectif), Homplaindre (décentrement masculin). 38 % des 18–25 ans déclarent se sentir souvent incompris dans leurs relations (Ifop, 2024 pour la Croix-Rouge).
Mais le lien reste essentiel et les néologismes le montrent aussi. Les étudiants continuent aussi à chercher des mots pour dire des choses très humaines.
« On plaisante toujours sur les amours en échange… jusqu’au jour où on rencontre son Erâmsoeur. » – (Thomas, gagnant Vocaliz 2025)

Une génération qui se protège
Ce que révèle la cuvée Vocaliz 2025, c’est une génération qui observe le monde avec une distance nouvelle. Technologies, crises, environnement, et même vie en société : tout rend le présent frictionnel et le futur incertain. Et un réflexe émerge : de pause, de recentrement sur soi, voire de recherche de spiritualité. Une manière de s’adapter et de préserver son équilibre.
Et la tendance n’est probablement pas près de s’inverser. Chez les 15-17 ans, les études que Labbrand mène sur le jeu vidéo et le divertissement montrent notamment qu’ils sont très sensibles aux risques de l’exposition numérique. Beaucoup d’adolescents cherchent à se protéger des outils de discussion en ligne (qu’il s’agisse de réseaux sociaux, ou de chats intégrés aux jeux vidéo. Et dans un monde mouvant, leur quête d’ancrage s’impose : retour à des repères rassurants, importance renforcée de la famille dans leur vie. Avec aussi un rapport plus détaché à la politique, et un regain du fait religieux (Ifop radioscopie politique des 15-17). De quoi préfigurer de nouvelles mutations dans la société.































