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TRIBUNE. L’éclipse du 12 août est passée et les lunettes ont été rangées. Les photos ont envahi les réseaux sociaux. L’événement appartient déjà, pour beaucoup, aux souvenirs de l’été. Mais dans les cabinets d’ophtalmologie, une autre histoire peut commencer. Par le Dr. Maxime Delbarre, chirurgien ophtalmologiste et spécialisé en chirurgie réfractive et de la cataracte.
Celle de personnes qui ont regardé le Soleil quelques secondes sans protection. De celles qui ont retiré leurs lunettes « juste pour voir ». De celles qui ont utilisé une protection inadaptée ou de mauvaise qualité. De celles, enfin, qui pensent aujourd’hui que tout va bien parce qu’elles n’ont ressenti aucune douleur sur le moment. C’est précisément là que réside le danger. Une brûlure de la rétine ne fait pas forcément mal. Et ses conséquences peuvent se révéler après l’observation.
« Je n’ai regardé que quelques secondes »
C’est probablement l’une des phrases que les ophtalmologues risquent d’entendre après cette éclipse. Quelques secondes, dans notre perception quotidienne, cela paraît dérisoire. Pour la rétine exposée directement au rayonnement solaire, cela peut déjà être trop. Lorsqu’une personne fixe le Soleil, son œil concentre la lumière sur une zone extrêmement précise de la rétine : la macula, et notamment sa partie centrale, la fovéa, indispensable à notre vision fine.
Lire. Reconnaître un visage. Regarder son téléphone. Conduire. Distinguer un détail. C’est cette vision centrale que nous utilisons en permanence. Or une exposition solaire intense peut provoquer une atteinte phototoxique des cellules rétiniennes : ce que l’on appelle une rétinopathie solaire, ou rétinopathie photique. Et contrairement à une brûlure de la peau, l’œil n’envoie pas nécessairement un signal d’alarme immédiat : pas de sensation de chaleur, pas forcément de douleur, pas nécessairement de baisse de vision instantanée… Le danger peut donc être totalement silencieux au moment où la lésion se produit.
Le problème n’est pas seulement d’avoir regardé l’éclipse sans lunettes
Il faut sortir d’une idée trop simpliste : il y aurait d’un côté ceux qui avaient des lunettes et seraient protégés, et de l’autre ceux qui n’en avaient pas et seraient en danger. La réalité est plus complexe. Certaines personnes ont pu observer l’éclipse avec des lunettes non conformes ou détériorées. D’autres ont pu réutiliser de vieilles lunettes abîmées, rayées ou percées. Certaines ont pu regarder directement le Soleil avant de remettre leur protection. D’autres encore ont utilisé des solutions artisanales en pensant qu’elles suffiraient. Et puis il y a tous ceux qui ont voulu prendre une photo ou une vidéo et qui, absorbés par leur écran ou leur cadrage, ont pu exposer leurs yeux directement.
Porter quelque chose devant ses yeux ne signifie pas nécessairement être protégé. Des lunettes de soleil classiques, même très foncées, ne sont pas des lunettes d’éclipse. Ce qui compte n’est pas simplement de diminuer l’éblouissement. Il faut filtrer suffisamment le rayonnement solaire grâce à un dispositif spécifiquement conçu pour l’observation directe du Soleil.
Quels signes doivent alerter ?
C’est probablement le message le plus important aujourd’hui. Après avoir observé l’éclipse, il ne faut pas uniquement se demander : « Est-ce que j’ai mal aux yeux ? » Il faut se demander : « Est-ce que je vois exactement comme avant ? » Une vision devenue floue, une petite tache sombre ou aveugle au centre du champ visuel, l’impression qu’un mot disparaît lorsqu’on essaie de le lire, des lignes droites qui semblent ondulées ou déformées, une perception inhabituelle des couleurs, une différence de vision entre les deux yeux, une gêne persistante dans la vision centrale… Tous ces symptômes doivent conduire à demander rapidement un avis ophtalmologique, particulièrement lorsqu’ils apparaissent après une observation directe ou insuffisamment protégée du Soleil.
Et il existe un geste extrêmement simple : tester chaque œil séparément. Fermez un œil, puis l’autre. Regardez un texte, un visage ou des lignes droites. Nous compensons naturellement avec notre meilleur œil. Une anomalie touchant un seul œil peut donc parfois passer inaperçue lorsque les deux restent ouverts.
« Je vois bien aujourd’hui, donc je n’ai rien »
C’est une conclusion qu’il faut manier avec prudence. L’absence de douleur ne permet pas d’exclure une atteinte rétinienne. Et surtout, les premiers symptômes d’une rétinopathie solaire peuvent apparaître dans les heures suivant l’exposition. C’est pourquoi les jours qui suivent une éclipse sont importants.
Il ne s’agit évidemment pas d’inciter des millions de Français à consulter sans raison mais de faire passer un message beaucoup plus simple : si votre vision vous semble différente depuis l’éclipse, ne banalisez pas ce changement. Lorsque des photorécepteurs sont endommagés, nous ne disposons pas d’un traitement miracle permettant de les reconstruire instantanément.
Dans de nombreux cas, la vision s’améliore. Mais pas toujours complètement.
Il faut également éviter le catastrophisme. Une rétinopathie solaire n’est pas systématiquement synonyme de perte définitive majeure de la vision. Chez de nombreux patients, une amélioration spontanée se produit progressivement au cours des semaines ou des mois qui suivent. Mais cette récupération peut être incomplète. Une petite tache centrale peut persister. Une déformation des images peut demeurer. Une gêne qui paraît minime sur une échelle d’acuité visuelle peut devenir extrêmement pénalisante dans la vie quotidienne.
Parce que perdre une partie de sa vision centrale, même petite, ce n’est pas anodin. Et surtout parce qu’il n’existe aujourd’hui aucun traitement dont l’efficacité soit clairement démontrée pour « réparer » une rétinopathie solaire. C’est précisément ce qui rend la prévention si importante.
Une éclipse dure quelques minutes. Une lésion rétinienne peut durer beaucoup plus longtemps…
Pendant des semaines, nous avons expliqué comment regarder l’éclipse. Aujourd’hui, il faut expliquer ce qu’il faut faire après. Si vous avez regardé directement le Soleil, même brièvement, ne paniquez pas : cela ne signifie pas automatiquement que votre rétine a été lésée. Si vous avez utilisé une protection dont vous doutez de la qualité, soyez attentif.
L’éclipse du 12 août est terminée. Pour la plupart d’entre nous, elle restera un spectacle exceptionnel. Mais pour quelques-uns, elle pourrait laisser une trace beaucoup moins spectaculaire, mais beaucoup plus durable : quelques secondes d’observation transformées en semaines, en mois, voire parfois en séquelles visuelles persistantes. Le Soleil a disparu derrière la Lune pendant quelques instants. Il ne faudrait pas que, pour avoir voulu regarder ce spectacle de ses propres yeux, une petite partie de notre vision disparaisse avec lui.
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