Temps de lecture estimé : 4 minutes
TRIBUNE. Derrière chaque litre d’eau qui coule au robinet, il y a des mains et des esprits. Celles d’un fontainier qui parcourt des kilomètres de réseau enfouis sous nos pieds. Celles d’un technicien de laboratoire qui vérifie chaque jour que l’eau distribuée respecte les normes sanitaires les plus strictes. Celles d’un directeur technique qui arbitre entre des budgets contraints et des infrastructures vieillissantes. Par Hubert Baya Toda, fondateur et CEO de Leakmited.
Ces femmes et ces hommes assurent chaque jour un service que 67 millions de personnes considèrent comme naturel. Ils le font dans le plus grand secret. Cette discrétion est leur quotidien. Elle ne devrait pas être leur destin.
Une filière de 124 000 personnes que personne ne voit
La filière française de l’eau représente, selon les dernières données disponibles, 124 000 emplois équivalents à temps plein, répartis entre les services publics, les délégataires privés, les bureaux d’études, les industriels et les équipementiers¹. C’est plus que le secteur automobile hors sous-traitance. C’est une filière entière, structurée, exigeante sur le plan technique, qui forme ses professionnels du CAP au diplôme d’ingénieur et investit dans la formation continue à hauteur de 3,4 % de sa masse salariale, soit davantage que la moyenne des secteurs².
Pourtant, demandez autour de vous si quelqu’un connaît le métier de fontainier, de technicien d’exploitation de réseau, ou de responsable de station de traitement. La réponse est presque toujours le silence. L’OiEau, Office international de l’eau, l’a documenté : contrairement à d’autres secteurs techniques comme l’automobile ou le BTP, les métiers de l’eau sont absents de l’univers culturel et ludique de l’enfance, inexistants dans l’imaginaire collectif des jeunes générations³. Il n’existe pas de figurine de technicien de station de traitement de l’eau. Cette absence dit quelque chose de profond sur la place que nous accordons, collectivement, à ceux qui rendent le service possible.
Un service vital traité comme une évidence
Le service d’eau potable est l’un des rares services publics dont la qualité est mesurée en permanence, soumis à des normes sanitaires parmi les plus strictes au monde, et disponible à toute heure, à la pression voulue, dans chaque foyer du territoire. Sa continuité repose sur des astreintes, des interventions d’urgence et une vigilance de tous les instants. Le moindre incident de qualité déclenche une alerte sanitaire. Une rupture de canalisation en zone dense peut paralyser un quartier en quelques heures.
Ce niveau d’exigence est rendu possible par des professionnels formés, expérimentés, engagés. Et pourtant, une étude prospective publiée en 2021 par la Filière Française de l’Eau, cofinancée avec le ministère du Travail, anticipait 13 000 recrutements nécessaires d’ici à 2025, dont plus de 7 000 au seul titre du remplacement des départs⁴. Faute de candidats qualifiés en nombre suffisant, une partie des collectivités se retrouve contrainte de recruter des profils non formés pour les former ensuite en interne.
Une étude du CNFPT publiée en décembre 2023 révèle que près de 50 % des collectivités estiment que la tension sur les compétences affecte directement la qualité de leurs services publics⁵. Non par manque de volonté, mais par manque de viviers.
Pourquoi ces métiers peinent à attirer
La première raison est la méconnaissance. On ne choisit pas un métier qu’on ne connaît pas. Les filières d’orientation scolaire et les salons professionnels négligent largement les métiers de l’eau. Les jeunes qui s’orientent vers les métiers techniques de l’environnement pensent spontanément aux énergies renouvelables, à l’écoconstruction et à la biodiversité. Les réseaux d’eau potable n’entrent pas dans ce cadre mental, faute de présence dans les espaces où se forgent les vocations.
La deuxième est la transmission. Une partie des savoir-faire en gestion des réseaux se transmet par compagnonnage, du technicien expérimenté à l’apprenti, au fil des interventions sur le terrain. La connaissance d’un réseau, de ses points faibles, de ses comportements sous pression, s’acquiert en années, pas en semaines. Quand un fontainier de trente ans d’expérience part à la retraite sans avoir pu transmettre, c’est un patrimoine de compétences locales qui disparaît avec lui. La branche des services d’eau et d’assainissement a fait de l’alternance une priorité explicite dans sa feuille de route 2023-2024, afin de répondre à ce risque⁶. Mais l’alternance ne remplace pas l’expérience accumulée.
La troisième est symbolique et peut-être la plus importante. On ne valorise pas les métiers de l’eau parce qu’on ne valorise pas l’eau elle-même. Un secteur dont le produit est perçu comme naturellement disponible, dont les infrastructures sont souterraines et dont les crises restent invisibles jusqu’à l’urgence ne génère pas spontanément des vocations. La filière énergétique a ses ingénieurs célébrés, ses enjeux de transition au cœur du débat public, ses start-up médiatisées. La filière de l’eau attend encore ce moment de reconnaissance collective.
Ce que ces métiers méritent
On ne peut pas demander à une filière d’attirer des vocations si la société ignore ce qu’elle fait. Le changement climatique intensifie les tensions sur la ressource et multiplie les épisodes de sécheresse, ce qui exige des interventions plus fréquentes et plus sophistiquées sur les réseaux. Le vieillissement des infrastructures génère mécaniquement plus de situations à diagnostiquer, à prioriser, à traiter. Le Plan Eau de mars 2023 a fixé des objectifs ambitieux de réduction des pertes dans les réseaux⁷. Ces objectifs ne se réaliseront pas seuls. Ils supposent des équipes compétentes, en nombre, sur le terrain et en salle de pilotage.
Attirer ces équipes, les former, les fidéliser : cela commence par un changement de regard. Les fontainiers, les techniciens d’exploitation, les ingénieurs de réseau, les directeurs techniques ne sont pas des agents d’entretien de tuyaux. Ils sont les garants d’un service de santé publique. Leur métier est technique, exigeant, en évolution permanente sous l’effet du numérique et des nouvelles méthodes de surveillance des réseaux. Il mérite d’être dit, montré, enseigné.
Le miroir de notre rapport à l’eau
La discrétion des professionnels de l’eau est à l’image de la ressource elle-même : on ne la remarque que lorsqu’elle manque. C’est précisément ce réflexe qu’il faut corriger. D’autres secteurs essentiels ont su construire une identité forte, une fierté de métier, une attractivité durable, en rendant visibles ceux qui font fonctionner le service. La filière de l’eau a tous les ingrédients pour y parvenir : des métiers utiles, concrets, ancrés dans les territoires, de plus en plus enrichis par les outils numériques, porteurs de sens dans un monde où la ressource en eau devient stratégique.
Il ne manque, au fond, qu’une chose : que la société accorde à l’eau la valeur qu’elle mérite. Le reste suivra.
Sources
¹ Eaufrance — Nombre d’emplois dans la Filière Française de l’Eau, données 2020 (dernière
année publiée) : 123 800 équivalents temps plein. Chiffre repris sous forme arrondie (124
000) par La Filière Française de l’Eau, lafilierefrancaisedeleau.fr, et par l’étude prospective
Filière Française de l’Eau / Ministère du Travail et de l’Insertion, 2021
² FP2E (Fédération Professionnelle des Entreprises de l’Eau) — Les entreprises de l’eau et
l’emploi, fp2e.org : 3,4 % de la masse salariale consacrée à la formation, contre 2,7 % en
moyenne tous secteurs
³ OiEau (Office international de l’eau) — « Métiers de l’eau : une crise d’attractivité aux
conséquences majeures », oieau.org
⁴ Filière Française de l’Eau / Ministère du Travail et de l’Insertion — Étude prospective
emplois, métiers et compétences de la filière de l’eau à horizon 2025, 2021
⁵ CNFPT — Les métiers territoriaux en tension : attractivité et difficultés de recrutement des collectivités locales, décembre 2023 ; repris dans Environnement Magazine, « Formation et recrutement : les métiers de l’eau manquent d’attractivité », 11 mars 2024
⁶ Observatoire des métiers de la branche des services d’eau et d’assainissement (AKTO) —
Feuille de route 2023-2024, priorités emploi-formation
⁷ Présentation du Plan d’action pour une gestion résiliente et concertée de l’eau, Élysée, 30
mars 2023






























