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Pierre Maes revient sur l’économie actuelle des droits TV dans le foot français…

Pierre Maes, anciennement directeur général de Canal+ International Sports Acquisitions à Bruxelles dépeint dans ses deux livres de référence (Le business des droits TV du foot et La ruine du foot français), un paysage médiatico-sportif empreint de vénalité et de corruption. Selon lui, l’écosystème entier court à sa perte. Entretien.

La Ligue de football professionnel (LFP) ne s’est pas fait que des alliés ces dernières années. Ruine foot françaisDans sa quête de récolter toujours plus d’argent avec ses droits TV, elle a parfois trahi ses amis de longue date, et même mis en péril sa santé financière. Alors que le président Vincent Labrune essuie encore les plâtres du fiasco Mediapro, voilà que sa ligue semble à nouveau prise en étau. Arrive cette fois-ci un nouvel acteur qui prend beaucoup de place, sans compter des partenaires historiques qui réduisent leur budget…

En mars 2022, nous apprenions que le fonds d’investissement luxembourgeois CVC allait apporter 1,5 milliard d’euros à la Ligue et aux clubs français. Une bonne nouvelle en apparence…

Pierre Maes : Oui, le narratif de la Ligue, c’est de dire que c’est formidable. Selon eux, l’arrivée de CVC prouve la grande valeur de la Ligue. Moi, je ne vois pas en quoi le CVC peut aider une ligue aussi expérimentée que la LFP sur la vente des droits du foot. Je suis sceptique. Sur l’aspect expertise, l’apport de CVC me paraît douteux. De plus, la LFP et CVC ont réalisé une joint-venture, le fonds détient 13 % des parts, mais quasiment la moitié de la gouvernance.

IL N’Y A RIEN DE PLUS LIBÉRAL, ET DONC CRUEL, QUE LE MONDE ÉCONOMIQUE DU FOOTBALL

Mon narratif à moi, c’est que CVC est là pour donner du cash aux clubs pendant trois ans. Voilà précisément ce qu’est l’économie du football : on a besoin de sous à court terme alors on vend une partie de nos bijoux de famille. Après 2024, il n’y aura plus de distribution d’argent du CVC vers les clubs. Bien au contraire, tous les revenus liés à la vente de droits TV seront ponctionnés de 13 % au profit du fonds d’investissement. C’est un emprunt qui va coûter vraiment très cher.

Y a-t-il des similitudes avec l’affaire Mediapro qui avait bousculé l’économie de la Ligue en 2018 ?

P.M. : Beaucoup font l’analogie avec Mediapro. Ce qui est commun, c’est l’attrait de l’argent rapide et facile par la Ligue. En revanche, si l’on raisonne en termes de professionnalisme et d’engagement, CVC n’a rien à voir avec Mediapro, eux étaient des pirates ! Ce n’est pas le cas du fonds luxembourgeois.

L’arrivée de CVC pose question sur la gouvernance. Rappelons-le, l’activité principale d’une Ligue, c’est de vendre ses droits TV. Alors en donnant la moitié des pouvoirs décisionnaires à cette société commerciale, peut-on vraiment garder le contrôle ? Le pire, c’est pour les clubs. Ils n’ont absolument plus rien à dire alors qu’ils sont les principaux concernés dans cette affaire. Vincent Labrune (président de la LFP, ndlr) a très clairement fait comprendre qu’il n’échangerait pas avec les présidents des clubs pour ne pas être influencé.

Vous avez connu la maison Canal+, qu’ont pu ressentir les dirigeants de la chaîne quand en 2018, la Ligue les trahit pour se tourner vers Mediapro ?

P.M. Après l’échec Mediapro, Maxime Saada et Vincent Bolloré (respectivement le président du directoire du groupe Canal+ et le propriétaire de la chaîne, ndlr) se sont sentis vraiment roulés. La LFP a décidé de vendre les droits laissés vacants par Mediapro à Amazon. Le tout pour un montant très bas et en ignorant la volonté de Canal de renégocier. Cela a surpris tout le monde. Les négociations étaient tellement secrètes avec Amazon que la veille de la signature, L’Équipe révélait encore dans un article que le lot reviendrait à Canal+.

VOILÀ CE QU’EST PRÉCISÉMENT L’ÉCONOMIE DU FOOTBALL : ON A BESOIN DE SOUS À COURT TERME ALORS ON VEND UNE PARTIE DE NOS BIJOUX DE FAMILLE

Cinq ans après, il y a encore beaucoup de rancoeur, mais Canal sait que la ligue de football national est un « must have ». En revanche, maintenant le budget est plus serré. Canal+ n’a qu’un objectif, redevenir bénéficiaire en France, donc le montant alloué à la Ligue 1 doit prendre compte de cela.

Le besoin d’argent est toujours plus fort pour la Ligue et dans le même temps les diffuseurs de droits ne veulent plus payer autant… Sommes-nous dans une impasse ?

P.M. : Ce qui est sûr, c’est que nous sommes à un moment charnière. Le marché a tourné. Avant, c’était un métier formidable de vendre des droits TV. Vous n’aviez qu’à les proposer et tous les acteurs se jetaient dessus. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, et les ligues n’ont pas l’agilité pour s’adapter à ce nouveau paradigme. C’est déjà le cas en Italie où les prix fixés par la Ligue n’ont pas été atteints et les négociations traînent depuis janvier notamment avec le diffuseur officiel Sky Sports. Les chaînes à péage et les acteurs kamikazes comme CVC ou Mediapro se font de plus en plus rares. Ils ne mettent d’ailleurs plus autant d’argent sur la table qu’auparavant. À l’inverse, le besoin de liquidités pour les clubs et les ligues va continuer à s’élever. Aujourd’hui, 50 % des revenus du football proviennent des droits TV. Tout l’écosystème est dépendant du bon vouloir de ces acteurs. Les droits TV constituent une bulle spéculative… sur le point de se dégonfler !

Êtes-vous tout de même optimiste pour l’avenir ou va-t-on vraiment Vers la ruine du foot français ?

Oui, je pense que l’on y va tout droit. Le paysage médiatico-sportif se scinde en deux : les compétitions premium (et de plus en plus) d’un côté, et puis tout le reste. L’écart se creuse progressivement. Aujourd’hui, on ne parle plus de « super ligue », car elles existent déjà : la Ligue des champions et la Premier League. Ces deux-là vont cannibaliser l’ensemble du marché et ne rien laisser aux plus petits championnats. Il n’y a rien de plus libéral, et donc cruel, que le monde économique du football.

PROPOS RECUEILLIS PAR TANGUY PATOUX

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