Indépendance et liberté
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TRIBUNE. Il y a une vérité que l’on dit rarement à ceux qui rêvent de se lancer. Selon l’Insee, les salariés qui s’installent à leur compte subissent en moyenne une perte de revenus par rapport à ce qu’ils auraient perçu en restant salariés, et cette perte peut durer plusieurs années (Insee, Emploi et revenus des indépendants, édition 2025). Autrement dit : se mettre à son compte, dans la majorité des cas, ce n’est pas un calcul financier. C’est autre chose. Par Amélie Schieber, présidente et cofondatrice de Tiime. 

Et pourtant, le mouvement s’accélère, particulièrement chez les femmes : leur désir d’indépendance est passé de 27 % à 37 % entre 2021 et 2026 (baromètre DGE-Bpifrance, mars 2026). On aurait tort d’y voir une simple mode. C’est une recomposition profonde de notre rapport au travail, qui dit moins une fuite du salariat qu’une autre manière de définir ce qu’on attend d’une vie professionnelle.

Une liberté dont le prix augmente

Soyons lucides : cette liberté a un coût, et il grimpe. Les cotisations sociales des indépendants progressent d’année en année, tandis que la conjoncture se durcit. Le dernier baromètre du Syndicat des Indépendants est sans appel : un dirigeant de TPE sur deux a renoncé à se verser une rémunération ces derniers mois (SDI, mars 2026). Personne ne devient indépendant par naïveté. Si l’on franchit le pas malgré tout, c’est parce que la sécurité du salariat n’est plus ce qu’elle était, et que la liberté de décider pour soi, de choisir ses projets et son rythme, a pris une valeur que le bulletin de paie ne mesure pas.

Le revers de la médaille : la flexibilité arrange aussi les entreprises

Il faut nommer ce que l’on évite de dire. Cette liberté arrange également, et beaucoup, les entreprises qui font appel aux indépendants. Près de deux tiers des start-up françaises collaborent régulièrement avec des freelances (baromètre Malt-BCG). Face à l’incertitude, les entreprises remplacent des coûts fixes par des coûts variables. Traduction concrète : plus de budget pour un poste salarié, mais une mission pour un freelance.

La flexibilité est ainsi devenue le point de rencontre de deux intérêts. Sauf que le risque, lui, n’est pas partagé. Quand une mission s’arrête, c’est l’indépendant qui encaisse le creux, pas le client. Quand l’activité ralentit, c’est lui qui ajuste sa rémunération, repousse ses congés, absorbe le silence du téléphone. La liberté de l’un est aussi la variable d’ajustement de l’autre. C’est ce déséquilibre qu’on évite trop souvent de regarder en face, parce qu’il dérange les deux camps à la fois.

Sortir du récit binaire

Je ne plaide ni pour glorifier l’entrepreneuriat ni pour dénoncer une précarité généralisée. Les deux récits sont faux à force d’être simples. La vérité, c’est qu’en 2026 la frontière entre salarié et indépendant est devenue poreuse, et que le risque professionnel s’est redistribué sans qu’on en tire les conséquences. Ceux qui choisissent l’indépendance ne demandent pas qu’on les plaigne. Ils demandent que leur statut soit traité comme ce qu’il est devenu : une composante centrale de l’économie, pas une marge ni une exception.

On ne réduira pas le coût de la liberté en décourageant ceux qui la choisissent, mais en leur donnant les moyens de l’exercer sereinement : une protection sociale à la hauteur, des outils qui allègent la charge mentale, un accès au financement qui ne soit pas réservé à quelques-uns. Choisir la liberté ne devrait pas imposer d’en payer le prix fort.

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