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TRIBUNE. Si la crise du détroit d’Ormuz semble se diriger lentement vers un accord de paix, elle est devenue le symbole brutal d’une réalité que beaucoup préféraient ignorer : l’énergie fossile est une dépendance géopolitique, et ses ruptures d’approvisionnement ont des conséquences économiques lourdes. Le Brent au-delà de 100 dollars, les pétroliers immobilisés, des trêves fragiles… cette situation n’est pas une anomalie conjoncturelle. C’est le rappel, violent, que notre économie reste suspendue au bon fonctionnement de quelques carrefours névralgiques. Par Pierre-Marie Berlingeri, directeur général Girasole Energies.
Pour la logistique, ce choc aurait dû sonner comme une alarme. Il sonne encore trop souvent comme un bruit de fond qu’on espère voir cesser. Or il ne cessera pas. La volatilité énergétique est désormais la condition normale de l’exploitation, une donnée structurelle avec laquelle il faudra composer durablement.
L’équation énergétique de la logistique est brisée
Le secteur fait face à trois forces qui se cumulent pour la première fois simultanément. La volatilité du prix des énergies fossiles, d’abord : elle n’est plus cyclique mais géopolitique. Ormuz aujourd’hui, la mer Rouge hier, une autre route maritime demain. Les marges fondent et les directions financières improvisent dans l’urgence.
L’électrification des flottes crée ensuite une nouvelle dépendance. Une facture électrique mal anticipée peut devenir aussi imprévisible que la facture carburant qu’elle était censée remplacer : puissance sous-dimensionnée, dépassements de contrat en heure de pointe, recharge non pilotée qui appelle toute la flotte simultanément. Les erreurs de conception peuvent rapidement se révéler coûteuses.
La pression réglementaire, enfin, s’intensifie. La loi APER impose aux entrepôts et parkings de grande surface l’installation de production solaire. Le décret tertiaire s’applique aux bâtiments logistiques. Les zones à faibles émissions contraignent les flottes. Subies, ces obligations génèrent des coûts. Anticipées, elles ouvrent une tout autre perspective.
Pris ensemble, ces trois facteurs brisent l’équation historique : l’énergie ne peut plus être traitée comme un coût variable qu’on absorbe ou répercute. Elle est devenue un risque structurel qui menace durablement la rentabilité des opérations.
Se soustraire, même partiellement, à cette dépendance suppose de produire localement une part de l’énergie consommée. C’est précisément ce que permettent les caractéristiques physiques des sites logistiques, dont le potentiel solaire reste aujourd’hui largement inexploité.
Du site logistique subi au site logistique producteur : un enjeu clé
À l’exception des entrepôts logistiques les plus anciens qui peuvent nécessiter une première phase de travaux, ces bâtiments sont, par leurs caractéristiques physiques, parmi les meilleurs candidats à la production solaire du territoire : vastes toitures planes, peu ombragées, parkings immenses propices aux ombrières photovoltaïques. La loi APER, perçue comme une contrainte, est en réalité une opportunité d’autoconsommation massive si le projet est dimensionné sur la courbe de charge réelle du site.
Mais la production solaire seule ne suffit pas. Elle doit s’articuler avec un pilotage intelligent de l’énergie, capable de gérer en temps réel les flux entre production photovoltaïque, stockage par batteries et consommation du bâtiment, afin de réduire la puissance souscrite et être en mesure d’arbitrer entre énergie autoproduite et réseau selon les prix du marché.
Pour compléter, une recharge intelligente des flottes peut être envisagée. Une infrastructure non pilotée peut en effet doubler la puissance électrique appelée sur un site. Pilotée intelligemment, elle décale la charge vers les heures creuses, la couple avec la production solaire disponible et maîtrise le coût à la recharge de chaque véhicule, agissant directement sur le coût total de possession de la flotte.
Ce que doivent faire les décideurs logistiques dès maintenant
Le problème récurrent est celui des silos : on achète les panneaux à un prestataire, les bornes à un autre, le pilotage à un troisième, sans que ces couches dialoguent. Le résultat est un site techniquement équipé mais stratégiquement incohérent. La bonne approche part du site comme système énergétique intégré, modélise les scénarios d’autoconsommation avant d’engager le moindre euro de capex, et pilote production, stockage et recharge dans un système unifié.
En raison des délais administratifs incompressibles pour développer les infrastructures, les décideurs qui s’engagent dès à présent bénéficieront d’une fenêtre d’avance. Chaque trimestre perdu prolonge l’exposition aux chocs que des détroits lointains peuvent déclencher du jour au lendemain.
La crise d’Ormuz ne doit pas être considérée uniquement comme une alerte géopolitique. La volatilité énergétique est une nouvelle normalité et les acteurs logistiques qui auront sécurisé une part de leur approvisionnement énergétique, optimisé leur TCO (l’ensemble des coûts liés à la possession et à l’exploitation d’un véhicule ou d’une flotte, ndlr) et mis leur site en conformité réglementaire auront un avantage compétitif durable. La vraie question n’est plus de savoir si la logistique doit se décarboner mais de savoir qui aura fait de l’énergie un levier stratégique avant que le marché n’y oblige, et à quel prix.

























