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STRATégIE & INNOVATION NUMéRIqUE
Décryptage
n°3
« Le numérique modifie notre expérience de la liberté »
Pour EcoRéseau, Paul Mathias explique à quel point le numérique modifie nos manières d’être, certaines façons de penser, ainsi que notre rapport à la liberté. Un état de fait dont il ne faut ni se réjouir, ni se désoler, pourvu que chacun parvienne à se forger une culture numérique, condition sine qua non d’une existence équilibrée dans cette ère nouvelle, mais faite pour durer.
en faire l’économie. Prenons un exemple : la sphère politique. En quoi le numérique la modifie-telle ? Bien entendu, les convictions idéologiques ou politiques des uns et des autres n’ont pas attendu l’internet ou les réseaux sociaux pour cristalliser. Mais pensons un instant à l’idée démocratique. Il paraît évident que le numérique a une incidence sur la manière dont nous concevons la démocratie. Il contribue en effet fortement à une lente mutation de la démocratie représentative et protocolaire vers une démocratie plus mobile, plus volatile, où les rencontres idéologiques peuvent se faire dans la temporalité du numérique. Traditionnellement, et pour simplifier un peu, la politique se déploie en une structure pyramidale en articulant gouvernants et gouvernés. Or, dès lors que nos interactions peuvent résulter d’un échange rapide d’informations entre un pôle de décision et un autre, on passe d’un schéma de gouverneLa sécurité, l’éducation, la structure des relations sociales… Autant de sujets à propos desquels chacun a des convictions, sur lesde multiples sources concurrentes d’information. Enfin, en matière de relations sociales, quand vous souhaitiez autrefois vous opposer à votre jourd’hui, les connexions sont à ce point continues que nous avons toujours la tête ailleurs : au travail via son smartphone, avec ses amis via sa boîte mail. Il s’agit d’une véritable mutation de nos manières d’être et non seulement d’entrer, mais bien de rester en relation les uns avec les autres. De façon très prosaïque, faut-il se réjouir ou regretter cet état de fait ? Il ne faut pas essayer de moraliser le phénomène du numérique et des réseaux. Ils ne sont ni un bien, ni un mal : ils sont la réalité. Prenons les choses sous un autre angle : cela nous rendil plus ou moins libres ? On ne peut se poser cette question que si l’on a une préconception de la liberté comme quelque chose qui nous est donné, puis conservé ou confisqué. Si l’on considère en revanche que la liberté n’est qu’une manière d’assumer le réel et le système des relations qui le régissent tel qu’il est, on n’a tout simplement plus à se poser la question ! Simplement, il faut avoir conscience que le numérique, en modifiant le réel et le nœud des relations qui le constituent, modifie notre expérience de la liberté. Nous n’étions pas libres au XVIIIe siècle avec l’imprimerie comme nous le sommes au XXIe à l’ère numérique. Et en 1950, on avait la liberté d’aller de Paris à Lyon en six heures, aujourd’hui, on a celle de faire venir le musée du Prado sur son écran en quelques dixièmes de secondes. J’ai aussi celle de me faire berner par les rumeurs qui circulent sur l’internet, ou
“ Le cœur de l’affaire, c’est
quelles le numérique n’a en revanche aucune influence. Bien au contraire ! Reprenons vos trois exemples. La manière très classique dont on se représente la sécurité, c’est la garantie de ne pas être atteint dans son corps. Avec le numérique, la sécurité englobe d’autres domaines que le corps propre, comme la protection des données personnelles, l’identité morale. Le domaine de définition de la sécurité s’étend et devient donc immatériel. L’éducation, à présent. Là aussi, le schéma traditionnel renvoie à une relation verticale du maître vers l’élève. Cela ne disparaît pas