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Grand Angle - Institutionnels PANORAMA Bruno Lasserre, président depuis 2009 de l’Autorité de la Concurrence
« La libre concurrence vient parfois heurter la liberté d’entreprendre »
© Hamilton/Rea
Partagez-vous le sentiment que l’esprit d’entreprise en France atteint un niveau sans précédent ? Assurément. Nous devons nous prononcer sur des af- faires déclenchées par l’arrivée d’entrepreneurs aux pro- jets nouveaux dans différents secteurs : dans le permis de conduire, le covoiturage, le e-commerce... Les inno-
vateurs saisissent les opportunités. Mais parviennent-ils à transformer leur idée initiale, puis à intégrer l’establish- ment ? Quelques exemples fonctionnent, dans la télépho- nie mobile par exemple, où de nouveaux arrivants ont pu prospérer. Ils sont désormais des modèles pour les jeunes qui ont besoin de s’identifier à des individus, pas seule-
ment à des idées. Ils sont les preuves vivantes que tout est possible. « Moi aussi je peux le faire » est le début de l’esprit d’entreprise.
Ne favorisez-vous pas finalement l’esprit d’entreprise lorsque vous intervenez suite à la plainte d’un entrepreneur qui subit des entraves ? Notre but n’est pas de favoriser une stratégie commerciale au détriment d’une autre. Nous cherchons avant tout à pro- téger la compétition par les mérites : innovation, compéti- tivité... Que le meilleur gagne. Le processus concurrentiel respecté est le moyen pour que les acteurs donnent le meil- leur d’eux-mêmes. En tant qu’arbitres nous ne sommes pas là pour protéger ou punir les gros ou petits, mais faire en
sorte que les deux puissent s’affronter sur leurs offres.
Ce mérite n’est-il pas justement cet esprit d’entreprise ?
Si c’est la capacité à innover et se dépasser sans s’abriter derrière l’héritage d’un monopole historique, il s’agit bien de la même notion. Celle-ci est fondamentale, complémen- taire à nos valeurs républicaines. Il existe d’ailleurs de vraies similitudes avec la démocratie : rejet de l’héritage et
de la transmission des charges, abolition des privilèges.
Cette notion ne peut-elle pas contribuer à un ferment d’unité nationale ?
Dans ce pays nous manquons de confiance en l’avenir. Les gens doutent du sursaut collectif, et n’ont confiance qu’in- dividuellement. Nous devons prouver que la France peut être une terre d’entreprise et d’innovation. Ceux qui ont l’es- prit d’entreprise doivent pouvoir développer des projets en toute confiance, et donner l’exemple à d’autres. Mais je suis prudent face à cette idée de « ferment d’unité nationale ». L’esprit d’entreprise n’est pas une notion facile à constitu- tionnaliser. Et la libre concurrence vient parfois heurter la liberté d’entreprendre, car il nous faut parfois, comme les arbitres avec les joueurs dans le sport, contraindre des en- trepreneurs, restreindre leur liberté, pour que d’autres puis- sent rivaliser. C’est ce que nous avons fait sur Internet, dans l’énergie, les médicaments, le chemin de fer... Ce sont des principes duaux, avec l’un qui est conservateur, l’autre in- novateur, pour obtenir l’équilibre. Il fallait par exemple, lors de l’adoption du principe de précaution, parler de la prise
de risque, sous peine d’immobilisme.
L’Etat n’interviendrait-il pas trop dans certains secteurs, qui pourraient être défrichés par l’esprit entrepreneurial ?
Education, banlieue, construction... sont autant de terres que les entrepreneurs ont commencé à conquérir. L’Etat et son administration ont en revanche des difficultés à expé- rimenter. Nous avons une culture de normes et de discipline plutôt que de libertés et d’essais/erreurs pour ensuite géné- raliser les succès. L’esprit d’entreprise de long terme a pourtant habité l’administration et les grandes structures, en témoignent les grandes réussites des Trente Glorieuses
avec le nucléaire, le TGV, le réseau téléphonique.
FÉVRIER 2015
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L.K et J.T
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