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Interview croisée - Dirigeants à haut risque CLUb eNTrePreNDre
bernard madoff, où les in- vestissements dans des œu- vres d’art ou des grands crus classés s’apparentaient à des systèmes de Ponzi. La manière avec laquelle les avoirs sont investis est essentielle. Les collectivités en ont fait les frais, en pas- sant par des emprunts toxiques ou en indexant leurs taux sur des devises étrangères. Les déconve- nues après la hausse du franc suisse l’ont encore prouvé. La gestion du risque doit être méticuleuse et s’adapter en continu dans nos métiers. J’ajouterais
qu’il faisait courir à son organisation.
Quelle action de fond les acteurs peuvent-ils mettre en place ? EW : Nous avons un travail de sensibilisation immense à effectuer dans la gestion et l’anticipation des risques. Les entrepreneurs éprouvent une certaine difficulté à pré- voir les conséquences de leurs actes dans leur sphère personnelle. Les experts comptables, avocats ont un rôle d’accompagnement, les organisations patronales sont des relais d’informations,
les messages à l’égard de ces dirigeants aux profils divers et variés : artisans, patrons de Pme, eTI et grands groupes font partie de nos assurés. Les man- dataires sociaux assimilés salariés ne sont pas les seuls concernés, les dirigeants travailleurs non-salariés (TNS) peuvent également se doter de notre solution. FdSP : Dans ce domaine la régulation – notamment sur la conservation d’avoirs – a un grand rôle à jouer. mais des mesures peuvent être prises en interne. Il im- porte de se poser les bonnes
vue sur leurs avoirs. Nous avons donc investi dans un système double, présent dans un autre endroit de la région parisienne. Nous avons aussi un service de sécurité informatique, pour faire face aux tentatives d’intrusion, de détourne- ment... Contre les risques opérationnels, fraudes, er- reurs, piratages de données, ou risques comportemen- taux sur les marchés, une course industrielle, finan- cière, informatique, éthique à laquelle participe aussi nos concurrents, est lancée.
Quelles actions concrètes proposez-vous pour juguler ces risques ? EW : Nous sommes une association souscriptrice d’un produit d’assurance, la GSC, qui en a confié la gestion à des professionnels du secteur : Groupama, Al- lianz, Generali, mmA et SmAbTP couvrent le risque. Nous fonctionnons dans l’intérêt des chefs d’en- treprise et veillons à la bonne application de la
nous investissons, en dé- cryptant les entreprises, leur stratégie, leur management, et donc en évaluant préci- sément l’actif. Cela de- mande du travail, de la mé- thode, des process, de la discipline. Nous restons des conservateurs affirmés, et nous méfions par-dessus tout de l’innovation finan- cière. Un ex-président de la réserve fédérale améri- caine disait que la seule vraie innovation financière qu’il avait constatée depuis qu’il était en exercice était les distributeurs automa- tiques de billets. Les nou- veaux produits financiers – subprime, CDo... – parti- cipent du même esprit : on démembre, on se couvre, on se protège du risque d’une créance qu’on a pour- tant consentie pour le trans- férer sur un acteur qui connaît moins bien le sujet. C’est ainsi que des fonds norvégiens se retrouvent avec des risques crédits em- prunteurs en immobilier américain. Il y a cette idée que l’on peut au final s’af-
pour une prise conscience que l’échec fait partie des risques. Il importe donc pour l’entrepreneur d’ap- pliquer les mêmes réflexes pour sa sphère personnelle que pour son entreprise. Les Français se situent entre deux eaux et nous œuvrons tous les jours à ce qu’ils comprennent que les en- trepreneurs ont plusieurs vies, des trajectoires pro- fessionnelles diverses, for- cément plus heurtées que celles des salariés. Des pro- jets variés, des passages par différents statuts, des périodes de transition et éventuellement des mo- ments difficiles sont à pré- voir. Il faut avoir conscience de cette agilité requise. FdSP : Il n’y a pas d’acti- vité, de mouvement sans risque. « Il est prudent de prendre des risques », af- firmait bertrand Jacquillat. Sinon on est en danger. Ce- lui qui se protège du risque en ne faisant rien est écarté, marginalisé, et s’appauvrit. mais à chaque fois un même schéma directeur doit
Celui qui se protège du risque
en ne faisant rien est écarté, marginalisé,
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qu’une certaine incompé- tence mélangée à un manque d’éthique aboutit à une fraude. Dans l’affaire Kerviel, le système de contrôle était défaillant, et le trader, amoral, n’était pas conscient des risques
FdSP : Dans nos métiers financiers les pertes brutales sont rares, nous assistons plutôt à de lentes érosions. mais les dégâts n’en sont pas moins néfastes. Ceux qui ont investi dans des ac- tions eDF il y a dix ans, lors de l’entrée en bourse et de la privatisation, ont acheté à 30, sont montés à 90, puis sont redescendus à 12. Ceux qui ont acheté des parts d’orange en 2000 ont perdu 95% de valeur ! Je ne parle pas d’Alstom ou d’Alcatel. Je crois que la solution basique, pour notre métier, est de chercher à comprendre ce dans quoi
franchir des contraintes fi- nancières, alors que tel n’est pas le cas. Nous restons disciplinés sur la manière avec laquelle nous tra- vaillons, ce qui évite les gros pépins. bien sûr nous formulons des jugements, des hypothèses, et pouvons donc nous tromper, mais jamais dans une ampleur dévastatrice. Nous finissons par allouer le capital cor- rectement, celui-ci n’est pas détruit. Je dirais que nous investissons avec précaution – un mot qui a été dénaturé à cause du principe de pré- caution – ce qui signifie que nous agissons quand même.
Constatez-vous une plus grande maturité en France à propos
de ce sujet ?
EW : Nous passons d’un extrême à l’autre, de l’échec qui constitue un tabou à sa survalorisation, à la mode américaine. entre ces deux injonctions il y a la place
e gé-
convention d’assurance. Le produit a été créé en 1979 à l’initiative du medef, de la CGPme et de l’UPA. C’était la première fois que ce type de risque était as- suré, les professionnels se sont donc mis à cinq. Du chemin a été parcouru de- puis, et ce réflexe d’assu- rance est plus ancré dans les mentalités.
et s’appauvrit
prédominer : j’analyse les risques, je m’en tiens à une discipline stricte, je contrôle. Ainsi je réduis la fréquence d’accidents, je limite l’ampleur des dom- mages, et en plus je peux transformer le risque en op- portunité, en innovation, en création de valeur. Les in- génieurs d’Apple doivent observer de près les explo- sions des batteries nouvelle génération de Samsung et leurs tentatives pour pallier le problème, afin de mettre
François de Saint-Pierre
associé-gérant chez Lazard Frères Gestion (160 collaborateurs) et responsable de la gestion privée (16,7 milliards d’euros gérés). Il dirigeait précédemment la recherche et la gestion ac- tions. Il a rejoint Lazard Frères Gestion en 1993. Auparavant, il a été responsable de la re- cherche chez Oppenheim Pierson Mélendes (1991-1992), analyste  nancier, puis responsable de la vente actions, chez Oddo (1986-1991). Ce diplômé de l'IEP Paris est titu- laire d'une maîtrise de droit des affaires et d'une maîtrise de droit public.
mais cela ne suffit pas en- core. Des associations comme 60000 rebonds, qui interviennent après la fail- lite, contribuent très forte- ment à cet effort de péda- gogie nécessaire. Nous nous efforçons donc de multiplier
questions. Prenons l’exem- ple de nos systèmes infor- matiques, jamais à l’abri d’un accident, incendie, at- tentat... Chez Lazard nous avons déterminé que l’es- sentiel était que nos clients gardent coûte que coûte une
au point la prochain. nération. Il y a cette notion d’apprentissage continu, en maîtrisant et pilotant le risque. en face de tous les risques à prendre, il existe un return global. Celui qui gère mieux chacun d’entre eux obtiendra un meilleur retour que les autres.
Propos recueillis par Julien Tarby
Novembre 2016 37


































































































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