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n°26
StrAtéGiE & iNNovAtioN NUmériQUE Haute résolution - Vocabulaire SMS, plus qu’une anecdote Focus sur un sujet high tech dans l'air du temps
Quand le vocabulaire SmS devient une langue
«L
fait maintenant dix ans qu’on entend dire qu’il doit mourir, mais il est toujours là. » Jean-michel Huet, directeur associé au sein du cabinet de conseil en business consul- ting bearingPoint, est formel : « Le texto a encore de beaux jours devant lui ». En France, selon l’Arcep (l’Autorité de régulation des communica- tions électroniques et des Postes), il s’en envoie environ 180 milliards chaque année,
(1)«CPSMS»;«Lafont’N j’M»;«KiffQ’pidon»aux éditions Mégacom-ik
Futur Académicien ?
e SMS c’est une petit bête très robuste. Cela
« On a constaté une baisse del’ordrede5à6%enrai- son du développement des instant messaging (messa- geries instantanées). » mais le fait est que le texto, malgré les mails, mmS et autre What’s App, continue de se tailler la part du lion dans nos communications.
a sa petite idée sur la ques- tion : « Il existe plusieurs explications à ce phénomène. Le SMS est un message por- table et il est accessible à tout instant. C’est une com- munication asynchrone, c’est-à-dire que nous ne sommes pas obligés de ré- pondre tout de suite, de réa- gir directement. Ce temps de réflexion est très impor- tant. » C’est en effet ce laps de temps qui fait que l’on aime tant pianoter sur notre téléphone portable et que l’on privilégie ce canal de
Vocabulaire
Créé il y a près d’un quart de siècle, le "short message service" est considéré, aujourd’hui,
«LESMSATUÉLE MESSAGE VOCAL » Pourquoi sommes-nous de- venus accrocs à ce point au «short message service», in- venté au début des années
Savez-vous parler le SMS ?
Pour Louise-Amélie Cougnon : « Si on veut être «in», il faut jouer avec la langue : remplacer les sons par des chiffres, des lettres. Être dans un esprit ludique. C’est la meilleure façon de s’adapter. Et évidemment, d’inclure quelques «emojis» (NDLR : smiley, émoticônes) pour donner le ton, faire transparaître un sentiment dans ses messages. » Exemple : «Koi29 ?» pour «quoi de neuf ?» ou encore «A 2m1» pour «à demain». « Nous ne nous trouvons pas face à un nouveau langage donc on ne peut pas avoir un dic- tionnaire. Il faut se montrer créatif. » Une créativité qui s’ex- prime aussi sur les réseaux sociaux, Twitter et Instagram notamment. Le rappeur Booba a ainsi popularisé l’acronyme «OKLM» pour «au calme» et le Canadien Drake «Yolo» qui signifie «You only live once» (on ne vit qu’une fois). Dans le milieu du foot, les femmes et petites amies des joueurs ont aussi leur acronyme, pas forcément flatteur d’ailleurs : «Wags» pour «Wives and girlfriends». Très inspirés, les An- glo-saxons nous ont aussi gratifié d’un très classe «WTF» pour «What the fuck» (c’est quoi ce bordel ?) ; «TGIF» pour «Thanks god it’s Friday» (Dieu merci c’est vendredi) ; «BFF» qui signifie «Best friend forever» ; ou encore «MYOB», c’est-à-dire «Mind your own business» (occupe-toi de tes affaires)... Derrière les classiques «mdr» pour «mort de rire», sont nés de nouveaux acronymes comme «jpp» pour «je n’en peux plus», «jsp» pour «je ne sais pas», «askip»
pour «à ce qu’il paraît» servant à lancer une rumeur.
comme un argot à part entière, voire un langage.
plus on la renforce, juste- ment. » De là à parler de lan- gage SmS ? « Il s’agit plus d’un argot », estime Phil marso. Et Louise-Amélie Cougnon d’abonder dans son sens : « Je n’arrête pas de le dire ! On n’assiste pas à la naissance d’un nouveau lan- gage. Il s’agit simplement d’une nouvelle pratique de
Les gens sont capables de jongler, de passer d’une écriture à l’autre en fonction de la situation de communication.
Il n’y a pas appauvrissement de la langue
ment pour écrire. Le SMS a tué le message vocal ! »
communication. Par exemple j’ai étudié statistiquement les populations d’adolescents et je peux dire qu’il n’y a pas de lien entre l’utilisation de nouveaux médias à l’écrit et les fautes d’orthographes. Le SMS n’a pas un impact négatif sur notre niveau d’ortho- graphe. »
DISPONIBILITÉ PERMANENTE
Le revers de la médaille, comme l’explique Louise- Amélie Cougnon, c’est que le SmS, très chronophage, s’est progressivement invité dans notre quotidien et est venu, en quelque sorte, «parasiter» les relations hu- maines. « Être accessible tout le temps, cela a un coût. Re- cevoir des SMS dans la voi- ture, au restaurant, dans son lit, est un phénomène que les gens ont assimilé malgré l’in- trusion dans la vie privée. » Cette violation de la tranquil- lité, voire de l’intimité de chaque individu est entrée dans les mœurs. « Et le pire, on l’a vu dans nos études, c’est qu’on accepte très mal une absence de réponse de l’autre. Il peut y avoir des réactions négatives », ajoute la chercheuse. Le SmS n’a donc pas que des qualités. on lui prêterait aussi une in- fluence négative sur la langue française. il y a quelques an- nées, dans un sondage iFoP, 84% de Français interrogés estimaient que les SmS, chats et autres e-mails «appauvris- saient» la langue française. Cinq ans plus tard, les avis ont changé. Jean-michel Huet du cabinet bearingPoint en est persuadé : « Les jeunes savent faire la différence. Des études ont été réalisées pour démontrer que les acronymes n’avaient pas d’impact sur
ENRICHISSEMENT INATTENDU
Un constat qui doit rassurer le romancier Phil marso, au- teur du premier ouvrage de la littérature française en SmS (1), et qui par le passé a essuyé de vives critiques : « Je me souviens qu’en 2004, je me suis retrouvé face à nombre de détracteurs qui me di- saient : «A cause de vous, la langue française va dispa- raître». Moi je pense, au contraire, que plus il y a de dérivés de la langue française,
survient
l’écrit dans laquelle . une créativité lexicale. » Exemple avec les « LoL », «PtDr»,«mDr»,etc.«Il a fallu réduire. Et ces mots- là ne sont pas restés à l’écrit. Les jeunes ont commencé à les utiliser à l’oral. A partir de ce moment-là, on peut par- ler de néologisme. »
Cyril Michaud
soit plus de 5400 chaque se- conde. Alors oui, pour la première fois, fin 2014-début 2015, on a assisté à ce que Jean-michel Huet, spécialiste des télécommunications, dé- crit comme un «tassement» du nombre de SmS envoyés.
70 DéCEmbrE / JANviEr
90 par des ingénieurs de chez vodafone au royaume- Uni ? Louise-Amélie Cou- gnon, chargée de recherche à l’université catholique de Louvain en belgique, qui a défendu une thèse de doc- torat en socio-linguistique,
communication : l’écrit plu- tôt que l’oral. Jean-michel Huet cite un chiffre qui en dit long sur l’usage que l’on a aujourd’hui de nos smart- phones : « 40% des jeunes n’utilisent plus leurs mobiles pour appeler mais unique-
la langue française ». Un point de vue partagé par Louise-Amélie Cougnon : « On note une pluri-compé- tence. Les adolescents sont capables de jongler, de passer d’une écriture à l’autre en fonction de la situation de

