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n°26
CLUb ENtrEPrENDrE A la Une - Les autodidactes
L'occasion pour EcoRéseau d'enquêter sur le sujet principal du Club Entreprendre,
E n Afrique, la tribu des baoulé livre à eux- mêmes les enfants considérés comme dotés des droits du génie. Pas question d’avoir un mentor, ni de ren- trer en apprentissage. tels des ascètes, ils apprendront par eux seuls l’art de la sculp- ture ou celui de la cire perdue pour façonner des masques rituels, festifs ou décoratifs et feront autorité en matière d’art traditionnel une fois de retour dans leurs pénates. L’autodidaxie s’apparente à cette manière de créer ou d’apprendre par une voie non conventionnelle. Et les exem- ples sont pléthoriques. Jimi Hendrix ou plus récemment matthew bellamy, leader de muse. Steve Jobs ou Gérard mulliez, à la tête de l’empire Auchan. Ghislaine Arabian, deux macarons michelin au compteur et jury du média- tique «top Chef» ou encore par Jean-marc borello (cf notre rubrique électron libre). tant de noms plus ou moins évocateurs qui tracent des trajectoires filantes non ornées de diplômes ou d’un parcours classique. Si bien qu’à l’image d’un conte pour adultes, l’his- toire heureuse de l’autodi- dacte, celle du (de la) self
Les autodidactes connaissent les chemins de traverse pour réussir
LONGTEMPS DÉCRIÉS, MAINTENANT RÉCOMPENSÉS Autrefois considérés comme des usurpateurs, les autodi- dactes ont reçu leurs lettres de noblesse par une France contemporaine et par ses au- teurs qui ont alimenté une certaine mythologie. Flaubert, Sartre ou encore Zola. Que dit donc notre époque sur ses «Georges Duroy» ? Les an- nées 2000 nous montrent déjà que le monde des autodidactes reste dans son immense ma- jorité un milieu d’hommes. 2015, marquée par le sceau du néolibéralisme, encense aussi l’autodidacte parce que l’homme doit, de fait, faire preuve d’adaptabilité. L’agilité
oblige nos populations actives à actualiser leurs connais- sances et cultiver leur jardin pour en faire jaillir un élan créateur de nouvelles com- pétences qui accoucheront d’un nouveau métier. vous l’aurez compris, l’autodidacte se définit, non pas tant par son manque de diplôme mais plus par sa capacité à ap- prendre pour créer. Ainsi se pose rapidement la question du rapport entretenu entre la société et les institutions avec l’éducation et la formation. « Le terme d’autodidacte dé- signe davantage une attribu- tion identitaire. C’est une ma- nière d’essentialiser un per- sonnage, remarque Hélène bézille-Lesquoy, maître de conférences, chercheur au Laboratoire éducation et Cul- ture de l’Université Paris viii. D’autant que nous le sommes tous à des degrés divers. L’en- jeu actuel de l’autodidaxie consiste entre autres à se pen- cher sur la différence des parcours scolaires par rapport aux années 1960. L’école n’est plus la même, la for- mation pour adultes non plus. Nous sommes aujourd’hui confrontés à la question du décrochage scolaire et à la fragilisation des institutions académiques. Dans ce contexte, l’autodidaxie et les pratiques voisines sont invo- quées telles des bouées de secours. » Dans l’air du temps ? Apparemment oui. D’autant que les gouverne- ments successifs désentravent les chemins vers l’entrepre- neuriat via les législations et dispositifs incitatifs connus de tous. Les institutions ne les boudent pas. Au contraire. mais s’agirait-il d’une certaine manière d’avouer un manque de reconnaissance de nos di- plômes – hors cursus d’ex- cellence – dû à l’inflation de ces derniers et à l’obtention du baccalauréat chaque année par plus de 80% d’une tranche d’âge, indépendamment du socle de compétences ac- quises ? rien n’est moins sûr. « Nous sommes confron-
Champions du Hors-Piste L'autodidacte en 2015, véritable phénomène de société ou conte pour adultes ?
en rapport avec l'innovation et l'entrepreneuriat
made (wo)man, s’impose à nous. Le prestige de leur vécu ayant vaincu le déterminisme. Les figures connues de l’au-
de réseaux puissants. mais plus important encore, l’ido- lâtrie de ces nouveaux mythes sociaux reflète l’envie contem-
pour la rédaction d’EcoRéseau de dresser le portrait d’auto- didactes faisant référence dans leur secteur d’activité et de
La réussite des autodidactes garde souvent une part d'ombre (dons, hasard...) tout en s’expliquant par des qualités ordinaires : ardeur au travail, sens des relations, goût pour l’action...
todidaxie nous amènent à écrire une page supplémen- taire d’une histoire contem- poraine qui vante la mérito- cratie et critique avec véhé- mence les élites traditionnelles bardées de diplômes, profitant
poraine d’une société à l’égard du savoir et de son accès à l’éducation, à la formation ainsi que des possibilités d’as- cension sociale permises par le monde de l’entreprise et l’entrepreneuriat. L’occasion
Et en banlieue ?
se demander dans quelle me- sure la France de 2015 est un terreau propice à l’émergence de ces profils atypiques, dont le moteur essentiel demeure leur seule volonté de réussir. Enquête.
n’est-elle pas un terme que l’on nous sort à toutes les sauces ? Qu’il s’agisse d’en- trepreneuriat ou de virage de carrière... Et ce d’autant plus en période de crise où l’étroi- tesse du marché du travail
Rien à perdre et donc tout à gagner ? Derrière la question aux allures de lieu commun, se renforce doucement l’idée qu’entreprendre sans res- sources ni études devient possible. D’autant que les deniers chiffres du Ministère mettent en exergue que 60% des entrepreneurs en France ont tout au plus le Bac. Et que les Bac+2 sont ceux qui réussissent le mieux. La France, pays d’autodidactes ? Peut-être. Les mentalités progressent. Et les réussites, gages d’exemplarité, commencent à se faire connaître, no- tamment par la voix du concours de créateurs «Nos cités ont du talent» ou par le biais de certains partenariats récemment actés entre le Medef, le milieu associatif de certaines zones prioritaires urbaines et certains ré- seaux tels que celui des BGE. « Il existe de plus en plus d’acteurs prêts à aider un jeune qui a envie d’entreprendre. A l’image de l’Adie qui autorise des microcrédits pour des projets de création par exemple. A l’époque de ma première création, j’avais réussi à obtenir 80000 euros alors que le sys- tème de prêts d’honneur, le crowdfunding et les fonds d’investissement dédiés n’étaient pas aussi développés. Aujourd’hui, avec beaucoup de pa- tience et de détermination, les chemins entrepreneuriaux sont plus acces- sibles pour ceux que l’on pourrait qualifier de profils autodidactes »,
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remarque Aziz Senni, serial entrepreneur parti de... rien. Le self made man a ainsi créé en 2007, avec le soutien de Claude Bébéar, le fonds «Business Angel des cités». Aujourd’hui renommé «Impact Partenaires», le fonds en- tend encourager une cible plus large de créateurs pour soutenir le déve- loppement économique de ces territoires souvent décriés. Au-delà de créer de l’emploi en banlieue, Impact Partenaires ambitionne également de sou- tenir les entreprises qui auront un impact social fort, dans le développe- ment durable ou encore dans l’emploi de salariés handicapés par exemple. Le fondateur conclut : « Les licornes et autres start-up à très forte crois- sance sont nécessaires dans la promotion de l’entrepreneuriat, mais elles ne doivent pas occulter ce qu’est l’entrepreneuriat dans la grande majorité des cas. C’est-à-dire des petites entreprises où les dirigeants travaillent de manière acharnée. En parallèle, les réseaux et les modes de financement parapublics ou alternatifs se développent. C’est un point positif. Mais l’es- sentiel revient à se convaincre que seul, le diplôme ne suffit pas à créer. Cela repose sur du bon sens, une bonne connaissance du marché puis du produit ou du service que l’on souhaite commercialiser. Tout cela prévaut sur le diplôme. »
La réussite sans diplôme et sans ressources, c’est possible


































































































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