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n°25
STRATÉGIE & INNoVATIoN NUMÉRIQUE Regard digital - Jean-Michel Billaut, spécialiste de la e-santé Entretien avec une figure clé de la transformation numérique
« Nous allons basculer de la Big Pharma à la
Comment a émergé l’e-santé ?
J’ai vu commencer le phé- nomène aux Etats-Unis, en 2011. Depuis lors, nous pou- vons parler d’un véritable raz-de-marée, avec au moins 6000 start-up aujourd’hui, que ce soit dans les objets
Drug Administration (FDA) visant à séquencer un million de génomes.
Les Chinois s’y sont lancés également, avec des moyens impressionnants si l’on en juge les images diffusées par l’une de leurs start-up, BGI, qui montre beaucoup de sé-
par l’e-santé est l’étude du comportement et du contexte, ce qu’on appelle l’épigéné- tique. Et cela, c’est le do- maine de l’Internet des objets de santé, qui vont recueillir et faire remonter les infor- mations : le poids, la tension, l’alimentation, l’activité phy-
En revanche, l’outil pour analyser le tout existe déjà : c’est le Big Data et l’intelli- gence artificielle.
noms sont arrivés et ont re- joint les start-up : IBM, Goo- gle, Apple... Le principal projet d’IBM est Watson, un ordinateur adepte du deep learning et du cognitive com- puting(1). Watson travaille déjà avec des médecins aux États-Unis, notamment ceux de la Mayo Clinic, et le verbe “travailler” n’est pas qu’une image : on peut lui adresser la parole, décrivant les différents symptômes ob- servés chez un patient, et Watson donne en quelques secondes son avis sur le diagnostic. Il est possible que l’année prochaine, Wat- son parle français et com- mence à être utilisé dans les hôpitaux de Paris.
ans. Mais il faut citer aussi Facebook, Amazon, Sales- force...
de santé, la génétique... Toutes les grandes villes américaines ont un incu- bateur. on estime que les Etats-Unis ont investi près de 10 milliards de dollars en financements divers. De façon générale, le but pour- suivi est l’éradication des maladies – génétiques ou autres –, notamment le can- cer. Ce n’est pas qu’al- truiste : Les gains financiers potentiels sont énormes. Mais ce n’est que l’amorce de plusieurs changements profonds : Le but de la e- santé est que nous tombions moins malades, en passant d’une philosophie curative à préventive. Chacun aura son dossier personnel qu’il pourra relever comme il re- lève son email et qui donnera un bilan de son état de santé assorti de conseils.
souches, “d’imprimer” des organes : pancréas, rein, foie, etc., pour rem- placer les déficients. Il existe déjà des start-up qui se sont lancées dans l’aventure. Par ailleurs, l’impression 3D est déjà en train de révolutionner le marché des prothèses. Grâce aux progrès dans ces domaines, on pourra “réparer” voire améliorer les performances... L’hu- main va devenir une sorte de Lego. Et enfin, il y a la 3D pharmaceutique, ultime étape de la per- sonnalisation de la mé- decine. Aujourd’hui, chaque pilule d’un mé-
Apple a pris une direction différente, avec notamment ce que l’on pourrait appeler leur iDMP, un dossier mé- dical personnalisé déjà intégré sur iPhone (NDLR : c’est l’application blanche avec un cœur). Et nombre de pro- fessionnels de la santé en France ne sont même pas au courant que cela existe alors que cela fait dix ans que nous travaillons à élaborer notre DMP... Par ailleurs,
Mon constat est plutôt pes- simiste. À mon avis, la e- santé n’existe pas encore en France, du moins pour l’ins- tant. Il existe bien des bri- coles, de-ci, de-là, mais les grands acteurs du domaine, les médecins et les politiques, ne sont en fait pas au courant de ce qui se passe actuelle- ment, c’est-à-dire du chan- gement actuel consistant à passer d’une médecine cu- rative à prédictive. En un sens, le fait que notre Sécurité Sociale soit aussi efficace n’encourage pas, chez les gens, à vouloir passer à une médecine préventive. Pour- tant, un tel système permet au final de faire des écono- mies... on parle encore peu de ces sujets. Et surtout, nous ne sommes pas encore prêts. Par exemple, l’idée de par- tager des données de santé est encore pour nous inac- ceptable... Ce ne sera pas le cas de la prochaine généra- tion, mais en attendant, nous accumulons un retard qu’il sera très difficile de rattraper. Maisilyatoutdemême quelques initiatives. Par exemple, à Rouen, une en- treprise a lancé une “maison de retraite 2.0”. Des objets connectés installés à leur domicile suivent l’état de santé des résidents. Mais on reste dans le domaine de l’accompagnement et donc
Sur quelles technologies repose l’e-santé ?
Un aspect essentiel de l’e- santé est le séquençage gé- nétique. L’idée est qu’en “scannant” suffisamment d’êtres humains de tous types – on estime le nombre à 50 millions – nous disposerions de suffisamment d’informa- tions pour comprendre, et donc d’une capacité d’action sur le fonctionnement des gènes. Aujourd’hui, un sé- quençage peut être réalisé en quelques jours pour un millier de dollars. En France, la pratique est interdite. Et on peut se demander pour-
croute et cela vous nuit »
quenceurs « Illumina » de dernière génération.
Plus près de chez nous, l’Is- lande a aussi sa start-up de séquençage, qui compte déjà 5000 génomes d’Islandais, et en Angleterre, David Ca- meron a lancé le projet “100000 génomes”, avec la participation de 11 hôpitaux et d’un comité scientifique pour étudier les données re- cueillies. Ils en sont au- jourd’hui déjà à plus de 10000 génomes séquencés. Mais le séquençage n’est pas le seul pilier sur lequel repose l’e-santé.
Quels sont ces autres piliers ?
Les gènes bougent, changent au gré des divisions chro- mosomiques et cellulaires. Une cellule se divise toutes les six semaines ! Du coup, l’autre grand domaine investi
sique, le sommeil... Le nec plus ultra va être l’arrivée des spectromètres de poche, qui pourront analyser ce que
Les spectromètres de poche pourront analyser ce que nous mangeons et seront à mon avis intégrés aux smartphones d’ici deux à trois ans
.
bio-informatique »
Jean-Michel Billaut, fondateur de l’Atelier BNP Paribas, amputé après une erreur médicale, est devenu un des rares experts français de la e-santé, et nous livre sa vision de la médecine 2.0.
« Ne mentez pas. J’ai les données, vous mangez trop de chou-
dicament est identique, quelle que soit la personne à laquelle il est prescrit. Une start-up anglaise s’est lancée sur l’idée de fabriquer les médicaments à la demande, personnalisés,
En outre, il faut parler d’un troisième domaine qui dé- colle grâce aux imprimantes 3D : le bio-printing. L’idée est, à partir de cellules
Et en France,
où en est-on ?
quoi...
obama a de son côté annoncé en janvier dernier un projet supervisé par la Food and
dans le même cloud, le même système. C’est pour l’instant loin d’être le cas. Il existe des datacenters dédiés à l’e- santé, dotés de protections spécifiques en termes de cryptage, par exemple, mais nous n’y sommes pas encore.
Big Pharma à la bio-infor- matique. Les grands labo- ratoires pharmaceutiques aux Etats-Unis se font dépasser par les nouveaux arrivants qui viennent de l’univers de l’informatique. En effet, à partir de 2014, des grands
coup de choses avec des start-up, et vient de donner à ses deux filiales santé – Calico et Life Science – une plus grande indépendance avec la création de la holding Alphabet, avec pour objectif d’être au Nasdaq d’ici cinq
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l’on mange et qui à mon en transmettant des instruc- Apple a lancé récemment avis seront intégrés aux tions spécifiques à une im- une plateforme open Source smartphones d’ici deux à primante 3D. de collecte de données mé- trois ans. dicales, Research kit, qui uti- Mais pour que tout ceci soit Qui sont les acteurs lise comme source les exploitable, il faudrait que majeurs de l’e-santé ? iPhones.
du curatif.
toutes ces données se trouvent Nous allons basculer de la Google, enfin, prépare beau-
(1) Algorithme d’apprentis- sage complexe pour ordina- teur cherchant à améliorer le fonctionnement du cerveau humain en termes d’assimi- lation et d’exploitation de données.
Jean-Marie Benoist


































































































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