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n°17
STrATéGIE & INNOVATION NUMérIQUE Interview - Gilles Babinet
« L'innovation, une projection dans l’incertain »
Le serial entrepreneur, « Digital Champion » auprès de la Commissaire européenne chargée du Numérique, dresse un portrait sans concession de la France numérique, conscient de ses forces, mais aussi de ses bugs...
Fleur Pellerin, alors ministre au Numérique, vous a nommé en 2012
« Digital Champion » pour la France auprès de la com- mission européenne. Kezako ?
Mon rôle consiste d’une part à expliquer à la Commission ce qui se passe en France dans le domaine du numérique, tout en ayant une voix indépendante de celle du gouvernement. Je n’ai pas à dire la messe, mais à rendre compte de l’action réelle de la France sur des sujets comme le digital, les infra- structures, l’éducation ou encore les start-up. Le fait d’être dis- socié du discours gouverne- mental me permet d’adopter un regard critique lorsque cela est nécessaire. D’autre part, nous réfléchissons à ce que pourrait être une politique eu- ropéenne en matière de nu-
tout de la perception qu’a l’étranger de la France. Là où on entendait beaucoup de « french bashing » ces dernières
champions du numérique ?
regrettable qu’on ne se serve pas suffisamment de la puis- sance publique pour moderniser l’administration et les usages.
je suis aujourd’hui impliqué dans le conseil d’administration de trois grosses ETI. Il est évi- dent que si nous disposions d’un droit du travail plus souple, plus flexible, nous embauche- rions plus de gens. Il est difficile de tenir ce type de discours aujourd’hui en France sans être catégorisé comme un « mé- chant libéral ». Mais ce qui m’intéresse, c’est surtout de savoir comment créer de l’em- ploi.
Vous avez déclaré récemment que les pays qui éditent le plus de romans de science-fiction sont ceux qui déposent le plus de brevets. Selon vous, l’imagination est-elle essentielle dans l’innovation numérique ? Il s’agit d’un fait que j’ai lu dans une revue scientifique an- glo-saxonne. Pour moi, c’est une évidence. Pour rêver, il faut accepter de se placer dans le futur. L’innovation est une rupture, elle nécessite de pouvoir se projeter dans l’incertain ; c’est fondamental. Il est éga- lement amusant d’observer que souvent, les fondateurs des plus grandes entreprises du numé- rique ont des parcours « tour- mentés » : ruptures dans leurs parcours scolaires, écoles al- ternatives, etc.
Faudrait-il selon vous revoir en profondeur l’enseignement ?
Les systèmes d’enseignement classiques montrent leurs li- mites. Notre force, c’était la
ment apprise en école d’ingé-
Nous avons plusieurs points forts. La qualité de formation de nos ingénieurs est unani-
nieur.
Cette refonte de l’enseignement pourrait-elle passer par
les MOOCs ?
mérique ; c’est passionnant.
Oui et non. Les MOOCs sont évidemment une évolution, mais je crois davantage aux SPOCs (Small Private Online Course). Il s’agit de cours en ligne qui impliquent du pré- sentiel physique. La limite des MOOCs est qu’il s’agit d’un système qui demande énor- mément de volonté : il faut ac- cepter de se fixer des horaires, de s’asseoir devant son ordi- nateur pour apprendre. Ceux qui y réussissent sont d’ailleurs surtout des gens qui ont déjà suivi plusieurs années d’en- seignement supérieur. En re- vanche, le côté gratuit est pour moi fondamental : l’éducation est faite pour être gratuite. Et d’une façon plus générale, les diplômes sont pour moi appelés à disparaître à l’avenir. Deux notions fortes à 42...
L’Europe est-elle selon vous un cadre plus pertinent que les parlements nationaux pour légiférer sur le numérique ?
D’une façon générale, je pense qu’il est toujours préférable de disposer de textes unifiés. Je préfèrerais de loin une écono- mie européenne unifiée à une économie souveraine et natio- nale. J’ai peur d’une transpo- sition du droit qui ne serait pas la même dans les différents
Dans la course au numé- rique, la France fait-elle partie des premiers de la classe ou des mauvais élèves ?
Il est assez difficile de trancher : chaque semaine ou presque, des indices sortent, et leurs ré- sultats sont parfois contradic- toires. Mon sentiment est que la France n’est ni première, ni dernière. Nous figurons dans la moitié supérieure du peloton. Pour moi, l’évolution vient sur-
Et si tout venait du Massif Central ?
années, elle apparaît désormais comme un pays qui suscite le plus vif intérêt, avec des ini- tiatives tells que la French Tech, la Halle Freyssinet ou l’Ecole 42.
Quels sont les atouts de la France pour valoriser et accompagner ses
Plus qu’un serial entrepreneur
Né à Paris en 1967, Gilles Babinet obtient le Bac à l'âge de 20 ans en candidat libre. Autodidacte de formation, il crée deux ans plus tard sa première entreprise, Escalade Industrie, dans le domaine du bâtiment. Dès 1992, il se lance dans le design et le développement de sites Web en fondant une nouvelle société, Absolut. En 2000, il revend la société puis fonde Musiwave, une nouvelle entreprise spécialisée dans les sonneries pour téléphone. Musiwave est revendue pour 139 millions de dollars en 2006. Depuis, il a fondé ou co-fondé plusieurs sociétés dont Eyeka, Mxp4, Digibonus ou encore Capitain Dash. Gilles Babinet est élu premier président du Conseil national du numérique en avril 2011. L'année suivante, il est nommé « Digital Cham- pion » par la ministre du Numérique Fleur Pellerin auprès de Kelly Kroes, la commissaire européenne chargée du Nu-
mérique.
mement reconnue. Nous avons également la chance de disposer d’une infrastructure numérique de grande qualité, même si il reste encore beaucoup de travail. Nous avons également un bon vivier de start-up. Si nous par- venions à régler les quelques dysfonctionnements qui sub- sistent – et non des moindres –, la France pourrait devenir un leader dans ce domaine. Elle en a le potentiel.
Prenons un exemple concret : lorsque je voyage en train, je voudrais avoir accès à une ap- plication pour commander un plateau-repas lors d’un arrêt en gare. C’est une idée simple, mais il faudrait pour la mettre en place se battre contre des corporatismes. Il y a une forme de conservatisme de la part des anciens. Il m’arrive parfois de penser que nous sommes mentalement un vieux pays.
Bio
pays.
Après le « french bashing », place à l’intérêt de l’étranger
Qu’attendez-vous du règlement européen sur les données, en discussion à Bruxelles depuis quatre
A quels problèmes faites-vous allusion ? Les facteurs qui freinent le dé- veloppement des start-up sont aussi ceux qui concernent l’en- semble des entrepreneurs. Ils sont connus : lourdeur de la fiscalité, droit du travail, etc. En ce qui concerne le numé- rique, la fiscalité liée au finan- cement de l’innovation est très imparfaite. Il est par ailleurs
Vous avez vous même fondé plusieurs sociétés dans le domaine du numérique. Les problèmes que vous évoquez ont-ils constitué un frein lors de votre propre parcours entrepreneurial ?
Ces problèmes sont présents en permanence, les entrepre- neurs apprennent donc à vivre avec. En ce qui me concerne,
formation des ingénieurs, mais elle vieillit. Il faudrait rénover les méthodes, inventer de nou- velles façons d’apprendre. Pourquoi pas faire en sorte que le modèle de l’Ecole 42 devienne en quelque sorte le nouveau modèle français ? La collaboration y est quelque chose de très important, ce qui participe à la qualité du projet. Voilà une notion qui est rare-
ans? . Idéalement, on peut espérer un texte qui permette de préserver la confiance dans les plate- formes tout en ouvrant un champ d’innovation. Ma crainte est que in fine ce règlement ne parvienne pas à protéger les individus convenablement, tout
en limitant l’innovation.
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FéVrIEr 2015
Propos recueillis par Antoine Pietri


































































































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