Page 38 - EcoRéseau n°17
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n°17
CLUB ENTREPRENDRE A la Une - Le phénomène Makers
L'occasion pour EcoRéseau d'enquêter sur le sujet principal du Club entreprendre,
La révolution Makers
en rapport avec l'innovation et l'entrepreneuriat
Idéalistes et pragmatiques, libertaires et libéraux, partisans du local et du global... Les « makers » sont une population protéiforme, qui prône le retour au faire – aidés par le numérique. Et ils sont bien capables de révolutionner le monde.
«L
emot«maker» est venu recou- vrir un mouve-
versité et l’interdisciplinarité qui règnent dans les ateliers leur permettent de bénéficier d’un immense savoir collec- tif, pratique, qui ne demande qu’à être intégré et utilisé. « Tous les domaines et toutes les populations sont concer- nés, explique Agnès Zevaco. L’échantillon de 20 projets présentés dans l’exposition rassemblait quatre conti- nents, des initiatives de ci- toyens, de start-up et de grandes entreprises, dans les domaines du transport, de l’agriculture, de la santé, de l’éducation... »
empirique ; du coup, cela permet d’apprendre et de re- posséder l’objet. Tous les manifestes insistent sur la sa- tisfaction personnelle réelle d’avoir résolu soi-même un problème pratique. Car – et cela peut sembler paradoxal – le maker est avant tout pragmatique : souvent, les projets ont pour but de trou- ver une réponse réalisable localement à des problèmes locaux. « Les défis relevés sont souvent des défis impor- tants, qui demandent des prouesses technologiques fortes – mais la technologie n’est qu’un moyen et pas une fin en soi », signale Philippe Torres, directeur conseil et stratégie numérique de l’Atelier BNP Paribas, une cellule de veille dédiée aux technologies de l’informa- tion.
ment déjà existant, celui du do-it-yourself », rappelle Jean-François Cauche, doc- teur en Histoire médiévale et Sciences de l’information, et l’un des piliers de l’associa- tion Lille-Makers. Depuis au moins les années 50, des hackers bidouillent dans leur garage, avec comme mots d’ordre détournement, récu- pération et recyclage. En pleine explosion de la so- ciété de consommation, la tendance est alors restée du domaine du hobby – une passion poursuivie indivi- duellement, ou avec un ré- seau très local.
L’IDÉOLOGIE DU PRAGMATISME
Depuis 2005, plusieurs ma- nifestes ont été publiés ; cha- cun tente de définir ce qui constitue l’esprit maker. Une même conviction les anime : le modèle de l’industrie de masse et du pur consomma- teur n’est plus satisfaisant et n’est plus adapté au monde d’aujourd’hui. Et tous s’ac- cordent sur l’aspect essentiel et satisfaisant du faire : la ca- pacité à modifier, adapter, réparer et créer des objets est un facteur non seulement d’évolution les choses, mais aussi d’accomplissement de soi.
Deux facteurs essentiels – et récents – ont permis l’explo- sion du mouvement, et justi- fié l’utilisation d’un nouveau surnom. Tout d’abord, la dé- mocratisation d’outils de production perfectionnés commandés numérique- ment, tels que des décou- peuses laser ou des fraiseuses pour produire des circuits imprimés. « Tout à coup, l’accès à une certaine
L'imprimante 3D donne un coup de jeune à Gutenberg
forme de production a été rendu possible au plus grand nombre », décrit Véronique Routin, directrice du déve- loppement de la Fing, un
un bricoleur connecté. « Les gens ingénieux ont toujours existé ; la nouveauté, c’est que maintenant ils sont ingé- nieux ensemble », insiste Agnès Zevaco, responsable des partenariats institution- nels chez BNP Paribas et or- ganisatrice de l’exposition Wave sur l’ingéniosité col- lective, qui s’était tenue en
technologie », résume Jean- François Cauche. Les ma- kers sont d’incorrigibles technophiles, mais ils n’en sont pas prisonniers : il ne faut pas que l’objet devienne une boîte noire. « Il y a une différence entre savoir mani- puler un ordinateur et savoir comment et pourquoi il marche », continue-t-il. Faire, c’est comprendre, non pas grâce à des cours mais grâce à l’expérimentation
Le mouvement est égale- ment nourri de concepts liés au développement durable, notamment s’opposant à l’obsolescence programmée. Réparer, c’est prolonger la vie des objets et réduire d’autant les déchets produits – et cela fait faire des écono- mies ; produire localement, c’est économiser sur le transport ; un discours parti- culièrement séduisant en temps de crise. De ce fait un produit maker doit pouvoir être ouvert, et ses caractéris- tiques connues pour que tous puissent apporter leur pierre à l’édifice.
think tank dédié à l’innova- tion numérique.
Et il est vrai que la commu- nauté makers frappe par son aspect hétérogène : jeunes,
Imprimante 3D
Tête de gondole
Elle est sans conteste l’un des objets phares de ces der- nières années. Les entreprises qui s’y sont lancées connais- sent des succès fulgurants (cf. l’histoire de Sculpteo dans EcoRéseau n°15), tous les industriels s’en équipent, et les médias sont séduits. Et grâce à sa capacité, même pour les modèles les plus simples, de pouvoir produire des objets personnalisables à coût abordable, même Monsieur Tout- le-monde est séduit (enfin il pourra avoir le buste de lui- même dont il avait toujours rêvé !). Pour autant, si elle a été érigée en symbole du mouvement des makers, ces der- niers sont loin de la considérer comme un élément-clé. Elle ne fait même pas partie des équipements requis pour ré- pondre à la définition d’un FabLab... En fait, son utilité en matière de production est encore limitée, même si le po- tentiel est énorme. Mais le réel atout de l’imprimante 3D pour le mouvement des makers est en fait justement sa popularité et sa capacité à saisir l’imagination du plus grand nombre. Venez pour l’imprimante 3D, et restez pour
la découpeuse laser, en quelque sorte...
seniors, geeks, familles, bricoleurs, on y rencontre un peu tout le monde. Mais ils sont tous des passionné, que ce soit d’électronique, de mécanique, de biolo-
« En un sens, faire, c’est re- prendre le pouvoir sur la
Faire, c’est reprendre
le pouvoir sur la technologie
Enfin, l’apprentissage et l’éducation sont le dernier volet essentiel de la pensée maker. On apprend des au- tres et on apprend aux autres, et surtout « c’est en faisant les choses qu’on apprend, explique Philippe Torres. C’est un processus pédago- gique particulier, qui fonc- tionne par itérations : c’est du bricolage dans le sens noble du terme. » Les étu- diants sont parmi les pre- miers utilisateurs et bénéficiaires du mouvement,
gie... au point de posséder un niveau de compétence professionnel – ce qu’on désigne maintenant comme un « proam », un profes- sionnel amateur.
octobre dernier à la Villette. Aujourd’hui, une bonne idée, un ordinateur et une connexion Internet suffisent pour lancer un projet à l’échelle de la planète.
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FÉVRIER 2015
Le deuxième facteur est le Web et sa capacité d’échange immédiat et gra- tuit d’information. Le ré- seau, et l’idée de partage, sont en effet au cœur de ce qu’est un maker. Il n’est pas qu’un bricoleur : c’est
Ce qui fait la richesse du mouvement, c’est l’innova- tion collective et le partage des connaissances, le mé- lange de Do-It-Youself (DIY, faire soi-même) et de Do-It-With-Others (DIWO, faire avec les autres). La di-

