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On connaissait le troc de biens et de services proposé par des associations ou des sites internet (radins.com, lesaccorderies.fr, etc.). On a aussi d’authentiques systèmes monétaires locaux. Dans la marche de l’échange pécuniaire, les devises des Etats ne sont plus seules. Légales elles demeurent, certes, donc officiellement obligatoires pour les transactions. Mais non plus uniques. A l’heure où les banques centrales impriment toujours plus de monnaie, et où la Commission européenne impose une directive pour autoriser les gouvernements à prélever l’épargne bancaire, les populations se tournent vers d’autres moyens d’échange. A Paris, on trouve le Piaf. « On ouvre
un compte dans lequel on reçoit des piafs en échange d’une petite somme en euros, et le système peut démarrer, explique Claudine Maigre, membre de l’association gérante. Chaque adhérent décrit alors sa demande ou son offre du moment. » L’intérêt communautaire est clairement affiché. Au Pays basque, l’Eusko est désignée comme « un outil de relocalisation de l’économie, puisqu’elle n’est utilisable qu’entre prestataires ayant leur activité au Pays basque ». Sur Internet, il existe le bitcoin. Lancée en 2009 par un obscur informaticien, cette monnaie est aujourd’hui utilisée par plus d’un million de personnes. « Nous n’en sommes qu’au début, un écosystème se créé », estime
l’économiste Philippe Herlin, auteur de La révolution du bitcoin et des monnaies complémentaires (éd. Eyrolles). Son succès doit beaucoup à la prévisibilité du logiciel : chaque transaction est vérifiée par deux utilisateurs au moins et la création de bitcoins va automatiquement ralentir pour s’arrêter dans quelques années, ce qui empêchera toute dévaluation. Cette concurrence monétaire récente commence à susciter la crainte d’élus et de banquiers : la BCE et des sénateurs américains ont attaqué publiquement le bitcoin. Les sites d’achat hésitent à se lancer. Son cours, qui fluctue librement face aux autres monnaies, stagne depuis six mois. Affaire à suivre.
sur le pétrole et sur
gaz durant trente ans. Hors de question pour les deux puissances de commercer dans la monnaie américaine
pleur inédite dans le monde de l’après Bretton Woods et qui pourrait enhardir les au- tres nations. L’Iran et le Ve-
Monnaies alternatives
fonctionnement du FMI et de la Banque mondiale, ac- cusés de ne donner aucun pouvoir de décision aux
Bitcoin, piaf, eusko... L’embouteillage
am- violemment en cause
le
International - Guerre des monnaies PANORAMA
– a continué d’utiliser des dollars. Aucune autre devise n’était en effet assez impor- tante pour prendre le relais. Avec l’accord de l’allié saoudien, les pétrodollars prirent le relais du dollar-or. Le billet vert achète le pé- trole, le pétrole est roi, le billet vert reste roi.
un système d’échange alter- natif. La Russie a pris la mesure du combat moné- taire en cours. En mai der- nier, elle signait avec la
et de financer ainsi les Etats-Unis. Les banques centrales des deux pays ont donc conclu un swap géant, un échange de devises des-
nezuela veulent commercer dans leurs propres monnaies ou en troquant des marchan- dises. L'Inde et la Turquie importent du pétrole iranien
pays émergents. Tout le monde suit l’exhortation du ministre des Finances russe qui, le 20 septembre, appe- lait lesdits pays à ne plus
acquis en propre près des trois-quarts des nouvelles émissions du Trésor améri- cain, faute d’acheteurs étrangers.
VERS UN EURODOLLAR ?
Cette histoire vieille de bientôt 100 ans pourrait prochainement se terminer. Au début des années 2000, le dollar américain repré- sentait 72% des réserves de change mondiales, contre 61% aujourd’hui. C’est que l’empereur monétaire est de plus en plus contesté. Par l’euro ? Pas tant que ça. L’Union européenne et les Etats-Unis font bloc et éla- borent secrètement un traité transatlantique. Un vérita- ble « Otan économique », se félicitait l’an dernier l’am- bassadeur américain à Bruxelles ; il pourrait précé- der une fusion des devises. En effet, à l’instigation de membres allemands, l’an- cienne majorité du Parle- ment européen avait adopté en mars 2009 une résolution réclamant un tel rapproche- ment économique avec les Etats-Unis, y compris sur le plan monétaire. Avec 85% des réserves de change mondiales, l’eurodollar se- rait indispensable dans les échanges mondiaux... Mais nous n’en sommes pas encore là. La fin des négo- ciations sur le traité transat- lantique n’est prévue que pour la fin de l’année pro- chaine. Une chance pour les pays qui ne sont pas sous domination américaine, et tentent à la hâte de monter
« Papi donne-moi tes euros je te donne des dollars, c’est la même chose maintenant... »
L’OR ET LE YUAN EN EMBUSCADE
Le mouvement devrait s’amplifier car la Chine pourrait, à terme, détrôner le billet vert. Le géant asia- tique ouvre lentement mais sûrement sa monnaie aux échanges extérieurs. Il y a de quoi attirer le chaland : le PIB chinois a augmenté de 8000% depuis le début des années 80, l’armée chinoise est de mieux en mieux équi- pée, les projets spatiaux de Pékin sont les plus dévelop- pés après ceux des Etats- Unis. Qui refuserait d’utiliser le yuan dans les échanges mondiaux ? Selon Antoine Brunet, ancien ana- lyste pour la banque Lazard et co-auteur de La visée hé- gémonique de la Chine (éd. L’Harmattan), l’Empire du Milieu entreprend une poli- tique patiente afin d’impo- ser sa monnaie. « Pékin s’emploie à convaincre un nombre croissant de banques centrales à diversi- fier leurs changes vers le yuan ou la monnaie locale pour le commerce. Ils font tout pour défaire l’image du dollar ». Pour cela, la Chine se baserait notamment sur l’or, l’étalon monétaire offi- cieux. « L’Etat chinois a un plan en deux étapes : il consiste tout d’abord à dés- avouer le dollar en essayant de faire monter le prix de l’or [fixé en dollar]. Puis, une fois ce but obtenu, il proposerait sa propre mon- naie d’échange pour les transactions internatio- nales, en montrant au be- soin qu’il possède davantage d’or que les Etats-Unis. » Alors Pékin s’active : ouverture à Hong Kong d’un marché obliga- taire pour les entreprises étrangères désireuses de trouver de l’argent frais en yuans, lancement d’un
Chine un contrat géant de tiné à payer importations et avec son or depuis 2012. La
commercer en dollar. Les effets s’en ressentent : le premier acheteur de la dette
publique des Etats-Unis est désormais la banque cen- trale américaine. Depuis le début de l’année, la Fed a
400 milliards d’équivalent- exportations en rouble et en présidente du Brésil
Les banques centrales de Chine et Russie ont conclu un swap géant, un échange de devises destiné à payer importations et exportations en rouble et en yuan
dollars pour la fourniture de yuan.
Un acte d’une
met
contrat.
l’or en devise locale à Shan- ghai – jusqu’ici, les prix étaient fixés en dollar à Lon- dres et à New-York – et préemption de la production nationale de métal précieux. L’or, le yuan et le rouble, fu- tures monnaies internatio- nales ?
Ludovic Greiling
DÉC. / JANV. 21

