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n°16
PANORAMA International - Guerre des monnaies
A l’aube du grand bouleversement ?
ELe dollar va-t-il continuer à être l’étalon monétaire de la planète ? Pas si sûr, car une guerre des devises se joue en coulisses. Demain, nos échanges seront peut-être basés sur l’or, le yuan ou le rouble. Décryptage d’une guerre financière, qui est aussi géopolitique.
n juillet, le défunt l’université Berkeley, au- patron de Total, teur de Un privilège exorbi- Christophe de Mar- tant (éd. Odile Jacob). Et les
gerie, avait suggéré la fin du Américains n’ont pas lésiné
monopole du dollar améri- cain dans les transactions pétrolières. Venant du cin- quième plus gros produc- teur privé d’huile noire, le discours avait fait l’effet d’une petite bombe dans le landernau énergétique et il avait été mal perçu aux Etats-Unis. C’est que l’uti- lisation d’une devise n’est pas neutre : elle suppose en effet l’achat de la monnaie du pays émetteur ; elle par- ticipe donc à son finance- ment. Dollar ? Franc ? Euro ? Yuan ? Toutes ces monnaies sont créées par un système bancaire étroite- ment imbriqué avec son gouvernement. BNP Paribas en a fait les frais l’été der- nier. Puisqu’elle avait opéré des transactions en dollars avec des pays sous embargo américain, la banque fran- çaise s’est vu imposer la loi de Washington, avec une amende astronomique de 8,9 milliards de dollars à la clé. « Lorsque vous échan- gez en dollar, vous devez passer par une chambre de compensations et de créances américaine, ex- plique Christian Eugène, ancien chef du service de l’endettement à la Banque de France. Dans le cas de BNP Paribas, j’ai du mal à croire qu’il n’y a pas eu un tampon politique au regard du montant énorme de l’amende. Les Américains possèdent un monopole de facto dans les transactions internationales et ils en usent. » Quasiment au même moment, c’est l’Etat argentin qui subissait les foudres de la justice améri- caine. La Cour Suprême des Etats-Unis le condamnait pour avoir dévalué il y a plusieurs années des obliga- tions d’Etat que Buenos Aires avait émis en dollar. « L’Argentine s’est retrou- vée en défaut de paiement. Non seulement elle n’a pas suivi l’avis du juge améri-
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Des monnaies à fourchettes... euh non couteaux tirés
sur les moyens pour inciter les autres pays à utiliser des dollars. Le personnage le plus important de la banque centrale américaine, Benja- min Strong, « se rendit en Europe pour négocier des crédits. De la Pologne à la Roumanie, il envoya des émissaires pour inciter les pays européens à contracter des prêts aux Etats-Unis ». Le système bancaire améri- cain crée de la monnaie, en- dette le reste du monde, puis accueille à bras ouverts la masse monétaire nouvelle que les gérants recyclent en achetant des actifs... améri- cains. L’écrasante victoire de 1945 s’est traduite par une victoire totale sur le plan monétaire. Seule de- vise convertible en or ? Le dollar. Logique : avec la guerre, Washington avait si- phonné l’or mondial. Et en quoi pouvait-on changer le franc, la livre sterling ou le yen ? En dollar, et en dollar seulement. C’est ce qui fut imposé à Bretton Woods. Crées à la même occasion, le Fonds monétaire dit inter- national et la Banque dite mondiale – qui n’ont pas été intégrés par l’Union sovié- tique, l’autre grande puis- sance du moment – ne pouvaient assurer des prêts... qu’en dollar. En 1965, le général de Gaulle dénonce ce système et ré- clame l’or gagé par les bil- lets verts en possession de la Banque de France. De- vant les demandes crois- santes de changement des dollars en or à travers le monde, le président Nixon abolit unilatéralement cette convertibilité le 15 août 1971. « Il s’agissait ni plus ni moins d’un défaut de paiement », explique le pro- fesseur Antal Fekete, expert du marché du crédit qui a un rédigé un passionnant Le re- tour au standard-or (éd. Le Jardin des Livres). Et pour- tant, le monde – hors URSS
cain mais, dans l’attente d’un règlement de ce litige, elle a dû aussi suspendre les paiements aux créanciers qui avaient – eux – accepté la réduction de valeur des titres en question. C’est la première fois que je vois une décision prise au plus
2012 avec la Chine pour ré- gler importations et exporta- tions sans utiliser la devise américaine. « Contrôler la plus grande devise interna- tionale et exercer des sanc- tions est un privilège, relève Christian Eugène. Les Amé- ricains utilisent leur arme
LA MONNAIE, UNE HISTOIRE DE PUISSANCE
Le dollar est de loin la mon- naie la plus répandue au monde. C’est la devise la plus facile à trouver et à échanger. Quand un Etat et une entreprise veulent ache-
le monde, selon la Banque des règlements internatio- naux. L’euro en représente 25%. Le reste du monde se partage les 14% restants... Comment le dollar en est-il venu à dominer le monde ? C’est une histoire de puis- sance, de tactique finan-
Les Américains possèdent un monopole de facto...
haut niveau des Etats-Unis qui perturbe ainsi les rené- gociations de dette », relève Christian Eugène. Pourquoi maintenant ? Les malicieux rappellent que l’Argentine avait adressé des critiques virulentes sur le fonctionne- ment du FMI ; d’autres sou- lignent ses récentes velléités d’indépendance monétaire, comme cet accord signé en
et ils en usent
de prédilection qui est la fi- nance. Et celle-ci peut étouffer des pays. » L’Irak et la Lybie hier, l’Iran et le Venezuela aujourd’hui, la Russie demain. Qu’il s’agisse d’interdire à autrui d’emprunter en dollars ou de l’empêcher de commer- cer dans d’autres monnaies, l’enjeu est géopolitique.
ter ou exporter des biens manufacturés ou des ma- tières premières, ils utilisent la monnaie pour laquelle ils seront sûrs de trouver pre- neur. Aujourd’hui, le billet vert est présent dans plus des trois-quarts des transac- tions de change quoti- diennes. Il constitue encore 61% des réserves de devises des banques centrales dans
cière, de guerre. Au sortir de la confrontation de 14-18, qui ravagea l’Europe, les Etats-Unis devinrent une grande puissance. « La guerre fut l’occasion d’une expansion spectaculaire des exportations des Etats- Unis, car l’Amérique était devenue l’usine et le grenier du monde », relève Barry Eichengreen, professeur à

