Page 32 - EcoRéseau n°15
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n°15
CLUB ENTREPRENDRE Interview croisée - Dirigeants de maisons d'édition
Les éditeurs ont voix au chapitre
Alors que s’ouvre la saison des prix littéraires, deux éditeurs livrent leur vision d’un marché bousculé par la déferlante Amazon et l’arrivée du livre numérique. L’un est autodidacte, l’autre a repris les rênes de la maison fondée par son père.
Quel est votre parcours ?
changement, la nécessité de réfléchir. L’important, c’est de voir comment on avance. S’il faut parler de crise, au niveau des librairies, oui, des fragilités sont présentes. Elles sont en général endettées et les banques les suivent moins que les entreprises de pro- duction. Il faut savoir que le salaire moyen du libraire, c’est le SMIC. Ce sont des gens convaincus et passion- nés, mais évoluant dans une économie difficile.
voir ces gros acteurs prendre des positions si importantes. Ils risquent d’imposer leur loi. Heureusement, les édi- teurs disposent encore d’un réseau de librairies très solide. Mais le secteur est en pleine mutation. L’édition vit sur les mêmes fondamentaux de- puis 40 ou 50 ans : j’ai com- mencé en 1972, rien n’a vé- ritablement changé. Il faut que nous nous remettions en question. C’est difficile, car il s’agit d’un métier qui s’ins- crit dans la durée. Il faudrait que les différentes parties prenantes s’organisent pour créer une alternative. Il s’agi- rait par exemple de mutualiser des moyens qui permettraient de livrer plus vite, d’être plus à la disposition des libraires et des clients...
parts de marché chez nous. Mais le numérique vient sans conteste bouleverser la donne. Il fait notamment baisser le prix du livre de façon sensi- ble. Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal. A mes yeux, le livre n’est pas si cher, quand on voit ce qu’il repré-
celui de la qualité. Le fait de choisir et d’accompagner un auteur est un vrai travail. Les auteurs sont plutôt en re- cherche d’une relation, d’un dialogue avec un éditeur, y compris dans le travail sur le texte. Editer, ce n’est pas uniquement faire en sorte
mettre à un bon texte d’exis- ter.
HDLM : Je n’y crois pas, ce serait nier le travail de l’auteur et celui de l’éditeur. Mettre un texte en ligne, ce n’est pas compliqué. Mais le travail de correction, de diffusion, de communication... est ex-
FN : Un chemin de traverse ! J’ai une formation de chimiste dans la recherche biologique moléculaire et un diplôme en urbanisme. Mais les livres ont toujours été une passion pour moi. Au moment où mon père, Hubert Nyssen, a créé Actes Sud, je lui ai donc demandé de le rejoindre. Nous avons développé la maison d’édition ensemble, avec son épouse Christine Le Bœuf, Bertrand Py et Jean-Paul Capitani.
HDLM : La crise, nous la ressentons depuis un moment. Je parlerais plutôt d’un chan- gement de société : les gens passent beaucoup de temps sur les outils numériques à regarder des films, jouer, lire la presse... Le temps qui reste à la lecture de livres se
HDLM : J’ai voulu être édi- teur depuis l’âge de 14 ou 15 ans. Je suis un vilain petit canard dans ce milieu, parce que je suis arrivé à créer un groupe important, rapidement par rapport aux maisons d’éditions traditionnelles, tout
Oui aux nouveaux acteurs, à condition qu’ils ne constituent pas des marchés captifs et ne détruisent pas les autres Françoise Nyssen
Le livre numérique, une chance ou une menace pour les éditeurs ?
FN : Nous n’ignorons surtout pas ce phénomène chez Actes Sud. Le livre numérique est un moyen de diffusion sup- plémentaire. C’était la même chose lorsque le cinéma a vu la télévision débouler. Fi- nalement, le cinéma s’est maintenu et a même coopéré avec la télévision avec la co- production de films. Ce n’est pas parce qu’une nouvelle industrie survient qu’elle dé-
en n’ayant pas fait d’études. J’ai démarré à la base, au service réclamations chez Hachette : j’y ai exercé di- verses fonctions avant de de- venir gérant des éditions du Chêne, puis directeur général de Nathan. J’ai créé les édi- tions La Martinière en 1992. Cela a assez vite bien marché et j’ai commencé à racheter d’autres maisons d’édition. Ma première grande opéra- tion a été le rachat en 1997 d’Abrams Books, qui est au- jourd’hui la première filiale du groupe. En 2004, nous avons racheté les éditions du Seuil, une maison magni- fique.
Voyez-vous des signes de la crise dans le monde de l’édition ?
FN : La crise dans son sens étymologique, c’est aussi le
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réduit et les grands lecteurs se font rares. Les gens en achètent aussi moins à cause de la crise économique.
Quel est votre regard sur l’arrivée de ces nouveaux acteurs sur le marché, comme Amazon ?
FN : De nouveaux acteurs, cela peut être formidable si c’est pour mieux vendre et distribuer le livre. Mais s’ils veulent, en dehors de toute coopération et d’équilibre, constituer des marchés captifs et détruire les autres, ce n’est pas acceptable. Dans un autre domaine, Monsanto a voulu créer un marché captif sur le marché de la semence en brevetant le vivant. Ces nou- veaux acteurs ne sont mus que par le capitalisme finan-
truit la précédente.
Il faut trouver des
modes de coopéra-
tion. Si les diffuseurs permettent au livre
de continuer à vivre
dans le respect des
droits d’auteur, c’est formidable. S’ils ne tiennent pas compte
de ce qui fonde ce
secteur, c’est-à-dire
la création et les auteurs, c’est un problème. Mais le numérique est aussi un nouvel outil de production. Il faut réfléchir à produire des livres spécifiques numériques, avec des fonctionnalités un peu plus poussées.
Françoise Nyssen, 63 ans,
présidente du directoire d’Actes Sud
cier.
HDLM : Il est perturbant de
en augmentation.
HDLM : Plusieurs milliers. Aujourd’hui, envoyer un ma- nuscrit par mail est tellement
HDLM : En France, le livre numérique ne s’est pas encore beaucoup développé : il re- présente seulement 1,9% de
Combien de manuscrits recevez-vous par an ? FN : Dans les 8000. C’est
Une maison d’édition généraliste fondée en 1978 par son père et dont le siège est à Arles. La société emploie 300 salariés et publie environ 600 ouvrages par an. En 2013, son chiffre d’affaires s’est élevé à près de 70 millions d’euros. Grand découvreur d’auteurs étrangers, Actes Sud, dont le catalogue comprend près de 10000 titres, édite notamment Paul Auster, Nina Berberova, Nancy Houston, Imre Kertész...
sente comme jours, mois, et même années de travail. Il faut que chacun y trouve son compte, l’auteur, le libraire et l’éditeur.
Pensez-vous que l’auto-édition va monter en puissance ?
FN : Tout le problème est
qu’un ouvrage soit accessible, c’est aussi l’amener dans les mains du lecteur. Si vous êtes devant une masse de milliers de milliers d’écrits, sans sélection, cela devient une espèce de magma. De toute façon, il existe suffi- samment de maisons d’édi- tion aujourd’hui pour per-
© Mark Melki
trêmement important dans la vie d’un livre.

