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n°31
GALAxiE ECoRéSEAu Prospective - Le football en 2050
Compte-tenu des innovations en cours dans le domaine, EcoRéseau Business imagine dans une fiction ce à quoi il ressemblera en 2050,
Le ballon sera toujoJ
olive et Tom demain
puis demande l'avis d'un expert du secteur. De quoi révéler des potentiels insoupçonnés
urs rond. Mais les innovations dans les règles, technologies et financements vont certainement remodeler ce sport, devenu phénomène sociétal.
ohanna ne parvient pas à marquer ce soir, malgré les vi-
Pierre Rondeau, économiste à la Sorbonne, membre des clubs Sport & Démocratie et Football & Stratégie,
auteur du livre « Coût... Franc » (éd. Breal, 2016) qui explique les sciences économiques par le foot :
« Une ligue européenne à l’américaine ? »
vas des hologrammes du public et les émoticônes encourageants du tweet wall. En joueuse expéri- mentée de 57 ans, elle se démène pour toucher le plus de bal- lons possible et faire des passes à un maxi- mum de coéquipières, afin d’améliorer ses statis- tiques et donc sa va- leur, ainsi que ses primes de passes et d’activité. Cela fait déjà 30 ans que les data et algorithmes permettent de cerner au mieux les joueuses – le championnat féminin ayant pris le pas sur le masculin médiatiquement parlant. Qu’elles sont loin ces années 2010 où les premiers clubs comme Arsenal ou l’olympique lyonnais usaient de logiciels d’analyse de sta- tistiques pour débusquer les joueurs sous-valorisés. Tout est désormais enregistré et décortiqué. Les schémas de jeux sont décryptés en direct par les entraîneurs qui réagissent en conséquence, donnant leurs consignes dans les oreillettes. Le Bayern de Munich avait donné le ton il y a 35 ans en s’associant à SAP pour obtenir des données à la mi-temps des matchs. A l’époque la start-up Second Spectrum aux Etats-unis avait créé un système de reconnaissance en temps réel de schémas de jeu pour le basket-ball, avec une probabilité de réussite du panier calculée. Toutes les équipes de nBA s’y étaient mises, suivies un peu plus tard par la planète football. Johanna plaisante maintenant avec le drone arbitre afin d’augmenter sa cote de popularité et donc sa marque personnelle. Cette variation continue des actifs de chaque club n’est plus problématique comme par le passé, car ceux-ci évoluent dans une ligue fermée. Les revenus sont assurés, avec des droits télévisuels égaux, sans risque de relégation l’année suivante. Ce sont les playoffs qui ajoutent du suspens. Les équipes sont des franchises qui
Comment évolue la santé du football business ?
Il y a danger. Des clubs comme Valence ou l’AS Roma ont commencé l’année sans sponsors maillots, faute d’en avoir trouvé. Les audiences de la Ligue des Champions stagnent depuis cinq ans car le libéralisme économique tue le suspense sportif. Les clubs qui ont le plus d’argent peuvent acquérir les meilleurs joueurs mondiaux et gagner à tous les coups, d’où le désintérêt du public. L’association européenne des clubs (ECA) en appelle d’ailleurs aux réformes, consciente que ce qu’on appelle l’intensité compétitive en économie s’émousse, et que
la concurrence du rugby ou du handball se fait sentir.
Quelles solutions peuvent être envisagées ?
Soit on accroît la protection économique des grands clubs pour pérenniser les revenus, soit on cherche l’éga- litarisme et la redistribution pour accroître l’incertitude sportive. Pour l’heure la première approche l’emporte. Le FC Barcelone a même proposé des cartes d’invitation, sur le modèle des tournois de tennis, afin que les clubs les plus populaires soient dans tous les cas qualifiés. Autre proposition, créer une super ligue européenne, avec les clubs qui paieraient un droit d’entrée. Un système de franchise à l’américaine en somme. Comme l’UEFA a refusé, elle a dû céder sur une augmentation de la dotation pour les meilleurs. Les droits télévisuels sont proportionnels au pouvoir économique des pays : les équipes françaises touchent beaucoup par rapport à leur performance au niveau européen. Nous sommes dans l’affirmation des puissants, à l’exemple du fairplay financier qui commence à une date t et ne tient pas compte du passé. L’autre logique, de redistribution, semble être délaissée, quoique... Le championnat anglais très attrayant est le plus égalitaire d’Europe. Le premier club ne touche que 1,4 fois plus de revenus télévisuels que le dernier (1,6 en France et 10 en Espagne).
Le système américain peut-il constituer
un modèle ?
Dès le début ils ont cherché à soutenir les investissements pérennes tout en attirant le public dans le basket, le ba- seball, le football... optant pour des franchises en cham- pionnat fermé, multipliant les playoffs et draft : les dernières équipes sont prioritaires sur les transferts pour se renforcer la saison suivante. Cela pourrait être l’avenir en Europe. L’entrée en Bourse des clubs, leur volonté d’attirer des investisseurs étrangers, d’acquérir les stades et d’y développer des activités commerciales, les encou- ragent à une rationalisation des dépenses et une réduction de l’incertitude. Les présidents des clubs de Ligue 1, en
demandant la baisse du nombre de relégations ou l’éta- blissement de barrages, veulent ainsi réduire les mouve- ments. Outre-Atlantique la course à l’argent est limitée par le salary cap (plafond salarial) ou luxury tax (passé un certain niveau, le salaire est plus taxé). A méditer en France, où la rationalité n’est pas de mise. J’ai étudié la Ligue 1 et les écarts-types des joueurs, donc leurs irré- gularités, et ai constaté une corrélation avec les salaires. La raison ? Le joueur négocie en début de saison en fonction de ses performances passées, et lorsqu’il obtient ce qu’il veut il n’a pas de raison de surperformer. Le salaire ne dépend pas de la productivité marginale comme dans les autres secteurs, mais de la productivité antérieure. Or les blessures, coups de moins bien, etc., sont fréquents, particulièrement quand on a connu une grande année auparavant. Certains clubs comme Lorient ont innové, avec un salaire minimal de 10000 euros par mois pour tous les joueurs, puis des primes sur les matchs, les passes, les buts... si bien que certains peuvent atteindre les 100000 euros par mois. Un moyen d’introduire du variable dans le salaire.
Des start-up changent-elles la donne dans le football ?
Beaucoup de clubs travaillent avec de petites sociétés sur des tâches précises : billetterie électronique, community management, valeur immatérielle... Les start-up du Big Data, de l’évènementiel et de la sécurité interviennent aussi.Le«tweetwall»àLyonoula«kisscam»àParis sont autant de nouveaux services qui permettent une interaction avec le public et incitent les spectateurs à re-
venir.
A quoi ressemblera vraisemblablement
un stade en 2050 ?
La proposition de Sepp Blatter a eu le mérite d’ouvrir un débat : agrandir les buts pour accroître le spectacle. Car la mondialisation du football s’accompagne d’une moyen- nisation du jeu. Tout le monde se connaît, importe et exporte les méthodes de jeu. On peut aussi imaginer des terrains plus grands, les joueurs devenant d’années en années des mastodontes physiques. D’autant plus si le dopage ou le transhumanisme sont tolérés. Les stades ont vocation à devenir des lieux de vie. C’est déjà le cas en Allemagne ou en Angleterre, moins en France à cause de la législation anti-alcool très sévère, de la mauvaise gestion des déplacements de supporters, de la versatilité des spectateurs qui désertent les stades si leur équipe
« Allez les gars, on ne rouille pas sur le terrain ! »
payent un droit d’entrée. J.
ohanna, qui évolue pour les Hauts de France LLV (Lille-Lens-Valencienne), ne parvient pas à se démarquer de la défense implacable des Corsaires bretons (Rennes-Lorient-Guingamp-Brest) malgré ses pointes à 60 km/h rendues possibles par des chaussures de sport à propulsion et des produits dopants autorisés. Les terrains et buts agrandis en 2030 ont considérablement accru le show. Coup-franc. Dans ce cas seulement Johanna est autorisée à utiliser ses lunettes de réalité virtuelle, pour calculer un
angle de tir. Elle s’élance...
perd.
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Juin 2016
Matthieu Camozzi
Propos recueillis par MC

