Page 34 - EcoRéseau n°27
P. 34
www.ecoreseau.fr
n°27
CLUB eNTrePreNdre Interview croisée - Ces « nouveaux entrants » qui créent leur entreprise en France
immigration entrepreneuriale
Dans chaque numéro, EcoRéseau Business s'intéresse à deux dirigeants/entrepreneurs qui ont un point commun ou une différence fondamentale, afin de connaître leur opinion sur la stratégie, l'innovation, la communication et de montrer
qu'il existe plusieurs manières de manager
Nés à l'étranger, ils apportent en France leur envie de créer. rencontre avec Chenva Tieu, patron d'eurotrésorerie et Bertin Nahum, fondateur de Medtech, deux innovateurs à succès.
Immigré hier, entrepre- neur à succès au- jourd’hui : quel regard portez-vous sur votre parcours atypique ? Chenva Tieu : Celui d’avoir connu plusieurs vies en l’espace de 40 ans de présence sur le territoire national ! d’abord celle de migrant. Puisque j’ai quitté mon pays de nais- sance, le Cambodge, avec ma famille, pour fuir les Khmers rouges. C’était en
zeria rue de la Boétie pour la transformer en restaurant chinois... Son parcours d’entrepreneur – il avait fait fortune dans le trans- port maritime du temps de l’indochine Française – n’est sans doute pas étran- ger aux choix que j’ai em- pruntés par la suite. Une chose est sûre : en fré- quentant très jeune ces deux mondes – la com- munauté chinoise réfugiée et l’ouest chic parisien –
Ne pensez-vous pas que de son passé et sa sixième j’ai un profil très interna- votre “double culture” place économique mon- tional. Je connais bien les apporte justement un diale. Mais elle a encore etats-Unis, puisque je me
crit dans cette logique d’ou- verture en faisant la part belle à la diversité.
1975, j’avais 12 ans. Avec ma mère, nous avons re- joint Paris, suivis par mon père, un dirigeant d’entre- prise natif du sud de la Chine. J’ai alors com- mencé à planter mes ra- cines dans la terre de France. en logeant dans les tours du 13e, nous avons vite goûté à la pau- vreté mais toujours dans la dignité. Ma mère a com- mencé à faire la plonge, alors qu’elle n’avait jamais travaillé de sa vie ! J’ai vu ses doigts et ses mains souillés par un quotidien difficile. Puis j’ai décou- vert l’école et les joies de la langue française que j’ai apprise non sans difficul- tés. Mon salut est venu d’un prof d’histoire-géo qui m’a lancé une fois : « Tu es nul en français. Tu vas apprendre tes le- çons par cœur ». en ac- quérant la langue par té- léchargement, j’ai obtenu des résultats exception- nels ! Mon autre chance est celle d’avoir côtoyé la société parisienne. dès que mon père a acheté une piz-
34 Février 2016
j’ai pu apprendre les codes silencieux et invisibles : comment se tenir à table, les week-ends à la cam- pagne...
mes amis cartésiens. Ce livre de dialogue a pour but de confronter les dif- férences de point de vue entre Chine et Occident. en effet, je pense que la France a beaucoup à ap- prendre de la Chine, qui
Chenva Tieu, dirigeant d'Eurotrésorerie Consultants et d'On Line Productions
Diplômé de l’université Paris-Dauphine, Chenva Tieu, 52 ans, est un serial entrepreneur. Dirigeant d'Eurotrésorerie Consultants, société de services financiers créée en 1992, il a lancé en 2000 le distributeur électronique de crédit immobilier Discountis, revendu en 2004. Aujourd’hui, il se consacre à la société de production audiovisuelle On Line Productions qu’il a rachetée en 2007. Il a notamment produit le magazine d’actualité 100% Chine "Sinosphère". Très mobilisé dans le milieu associatif, notamment en qualité de cofondateur de l'organisme de micro-finance FinanCités, il s'est engagé en politique dès 2010, au sein de l'UMP, devenant secrétaire national du parti en charge de l’Asie et membre du bureau politique.
Bertin Nahum : Je ne me vis pas comme “un entre- preneur immigré”. et pour cause : bien qu’étant né à dakar, au Sénégal, de pa- rents originaires du Bénin, j’ai rejoint la France à l’âge d’un an. C’est dire si j’ai totalement baigné dans la culture française. d’une manière générale, je pense qu’il est primor- dial de ne pas renvoyer les Français issus de telle ou telle minorité à une identité somme toute vir- tuelle. Loin de me définir comme un immigré, je me qualifie plutôt comme un Français de la diversité qui assume pleinement ses origines. Si mon parcours peut illustrer tout le po- tentiel de notre pays en termes de diversité, c’est tant mieux. Car l’hétéro- généité culturelle de la so- ciété française ne doit pas juste se refléter dans notre équipe nationale de foot !
possède une force mentale, car elle pratique naturel- lement le triptyque passé- présent-futur en s’ap- puyant sur sa civilisation, son poids économique et le rang qui sera le sien dans le concert des na- tions. et la France a la possibilité de pratiquer ce triptyque en capitalisant précisément sur la richesse
du mal à élaborer son fu- tur....
BN : encore une fois, je n’ai pas le sentiment d’être doté d’une “double culture”. en revanche, il est certain que mon histoire familiale m’a apporté une certaine ouverture d’esprit. d’abord en visitant à plusieurs re- prises le Sénégal et le Bénin. d’une manière générale,
suis expatrié à New York en 2011 pour monter la fi- liale américaine de ma so- ciété, Medtech, concepteur de robots d’assistance chi- rurgicale. C’est un pays où nous réalisons aujourd’hui le plus gros de notre chiffre d’affaires. Si bien que sur nos 60 collaborateurs, une quinzaine œuvre dans la fi- liale. Ma politique rH s’ins-
©DR
A contrario, pensez- vous que vos origines ont pu freiner votre carrière d’entrepreneur en France ?
CT : La vie d’entrepreneur n’est jamais une mince af- faire. Mais c’est plus vrai encore pour ceux issus de milieux défavorisés, car ils subissent la double peine : celle de s’engager
plus à l’entrepreneuriat en France ?
CT : Je passe effective- ment beaucoup de temps en Asie, mon continent d’origine, dont la crois- sance peut être profitable à la France. J’ai d’ailleurs écrit en 2009 un ouvrage d’introduction à la men- talité chinoise, Manuel de chinoiseries à l’usage de
En fréquentant très jeune ces deux mondes – la communauté chinoise réfugiée et
l'ouest parisien chic – j'ai pu apprendre les codes silencieux et invisibles

