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n°27
PANOrAMA Grand Angle - L'art de la provocation en France
L'occasion pour EcoRéseau Business d'enquêter sur le sujet principal du panorama, politique, sociétal ou macro-économique
etre choquant sans choquer
effronteries, moqueries, blasphème... des spécialités françaises qu’il faut savoir cultiver si elles sont habilement maîtrisées...
pelle elisabeth Tissier-des- bordes, professeur de mar- keting à eSCP europe, qui a étudié les tabous dans la publicité : « Je me suis in- téressée à ce phénomène parce qu’il était en ébulli- tion à l’époque des cam- pagnes Benetton savam- ment orchestrées par le photographe Oliviero Tos-
« Le 4 septembre, j’enlève le bas » n’aurait pas pu faire son apparition sur des affiches publicitaires à Londres...
d’un retour de bâton. Alors
pourquoi tenter le diable ?
Pourquoi Stéphane Guillon
frappe-t-il toujours plus fort
dans ses sketchs, alors qu’il
a plutôt mal vécu son li-
cenciement d’europe 1 ?
Pourquoi Matthieu Longatte
le mordant youtuber-chro-
niqueur, refuse-t-il les pro-
positions alléchantes des vard aux Pierre dac ou
amitiés. « L’esprit Canal » et son humour potache a fédéré plusieurs générations derrière lui. elle appelle aussi le rire non consensuel et la reconnaissance, en at- testent les traits d’esprit an- ticonformistes d’Alphonse Allais restés dans l’histoire, lui qui a ouvert un boule-
chaînes de télévision pour continuer de traiter au ba- zooka les sujets politiques dans « Bonjour Tristesse » ? Pourquoi Jean Genet a écrit la pièce « Les Paravents », dressant un portrait de l’ar- mée au vitriol après la guerre d’Algérie, sachant que chaque représentation allait donner lieu à de vio- lentes manifestations ? Si le grand auteur et critique littéraire anglais du 18ème siècle Samuel Johnson a écrit « L’art de l’insulte et autres effronteries », c’est qu’il y a vu un intérêt. Peut- être parce que la provoca- tion est justement clivante, et prête un certain pouvoir. elle ordonne le duel, la ré- pulsion, la révolte, mais aussi les alliances et les
cani. Beaucoup de marques avaient embrayé dans un univers toujours plus saturé de communication. » La provocation permet d’être repris par les grands medias et de démultiplier l’impact publicitaire. etonnamment le phénomène ne s’est pas tout de suite développé dans les agences de publicité, mais plutôt au sein des marques, par les directeurs de collection, à l’exemple de John Galliano chez dior avec son porno chic. Les entreprises désirent avant tout se faire connaître, même au risque de dégager une image négative. « Les concepteurs publicitaires savent que, devant deux ar- ticles identiques, le consom- mateur optera pour le pro-
CEDH a estimé qu’il s’agissait de sa liberté d’expression », illustre Me. Guillem Querzola. Les tribunaux français doivent donc bien apprécier la situation avant de condamner pour “injure”, “diffamation”, “incitation à la haine raciale ou religieuse” ou encore “apologie du terrorisme”. C’est pour ce dernier motif que Dieudonné, qui a écrit “Je me sens Charlie Coulibaly”, fait l’objet de poursuites. « La CEDH aura peut-être à redire sur le sujet », prédit Me. Guillem Querzola. La limite est ténue, les magistrats se fondant sur la réception des propos. Personne ne doit douter qu’il s’agisse de mots humoristiques. Ensuite, il faut savoir de quelle personnalité ils émanent, pour déterminer s’il y a in- tention de blesser ou non.
il n’aura fallu que dix secondes le samedi matin après les atten- tats de Paris pour prendre la décision de différer la sortie du film « Made in
Malgré la surenchère, encore un moyen de faire passer des messages...
mistes devait faire le buzz dès le 18 novembre... il existerait une limite tacite dans l’art de choquer, une ligne jaune qui, si elle est franchie, menace le trublion
Pierre desproges. et outre les avantages qu’elle peut garantir à celui qui s’y adonne, elle reste un ma- gnifique curseur de la to- lérance, et donc de l’âge de raison d’une société... C’est même le levier de la liberté de penser, de s’of- fusquer, de réagir, de dé- battre, de blasphémer. Ce ne sont pas Molière, vol- taire, victor Hugo, Colette, Boris vian, Serge Gains- bourg ou même Michel Houellebecq qui diront le contraire...
France » et son affiche d’une Tour eiffel transfor- mée en fusil d’assaut. Ha- sard du calendrier, cette histoire d’infiltration d’un réseau d’extrémistes isla-
SE FAIRE ENTENDRE ET CONNAÎTRE
La provocation semble d’abord un outil pour sortir de la mêlée et se faire connaître, comme le rap-
Est-ce qu’aujourd’hui Michel Polnareff passerait devant le tribunal pour ces affiches « contraires à la décence », montrant ses fesses ? Est-ce que la chronique de Pierre Desproges sur France Inter provoquerait un tollé ? Pas si sûr, les mœurs ont évolué. Mais la législation aussi. Non, on ne peut pas tout dire en France, la liberté d’expression a ses limites. Si un délit de blasphème a bel et bien existé, c’était avant la Révolution française. Il a été supprimé du droit français par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, avant d’être réinstauré sous la Restau- ration, puis de nouveau supprimé par la loi du 29 juillet 1881, portant sur la liberté de la presse. Plusieurs fois poursuivi pour avoir caricaturé le prophète, Charlie Hebdo
n’a toutefois jamais été condamné, et ce notamment en
Règlementation
Queditlaloi?
raison du droit à la liberté d’expression. Ce qui ne signifie pas une totale impunité. « Au fil des années des lois spéciales ont été ajoutées, comme la loi Gayssot sur le né- gationnisme. On observe une surenchère législative pour condamner spécifiquement certains abus. Par le passé la provocation tombait dans le droit commun, et il était difficile d’accuser et de prouver, ce qui semble plus aisé au- jourd’hui avec ces textes précis », résume Me. Guillem Querzola, avocat spécialisé en droit de la propriété intel- lectuelle. Mais cette liberté d’expression est appliquée au sens large par la Cour Européenne (CEDH). Ce qui vaut parfois condamnation de la France. « Me. Olivier Morice, avocat des victimes de Karachi ou du 13 novembre, avait été condamné pour injure à l’égard des magistrats. La
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Février 2016

