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Grand Angle - L'art de la provocation en France PANOrAMA
Art
Par essence une provocation
tionnel. Et en parallèle le net devient une zone de non état, libertaire, où les tabous sautent les uns après les autres », remarque-t-il. L’après Charlie a aussi été marqué par un déferlement de caricatures sur le net, qui sert de défouloir, « quand les canaux officiels lissent leur communication et évitent les provocations », confirme elisabeth Tissier- desbordes. L’heure semble donc à la complexité, et les Choron et Cavanna, fon- dateurs de Hara-Kiri, au- raient maille à partir avec plus de monde aujourd’hui.
rait pas pu faire son appa- rition sur les affiches pu- blicitaires de Londres – mais aussi en politique. en revanche dans l’Hexagone, « la mort est à manier avec des pincettes. Les clips de la sécurité routière ont d’ailleurs dû faire marche arrière face à la polé- mique », précise Jacques Séguéla. de même l’argent a toujours été un sujet gê- nant, en témoigne le tollé qu’avait déclenché Serge Gainsbourg en brûlant son billet. Au milieu d’une ky- rielle de messages provo- cateurs, celui qui parvient à provoquer un choc sans choquer décroche la palme, à l’exemple d’un Philippe Geluck qui sort « La Bible selon le Chat » à une époque où la simple évo- cation de la religion exige les plus grandes précau-
Le recensement des grandes provocations artistiques aurait tout d’un inventaire à la Prévert, tant l’art trouve tout son sens dans la subversion, naviguant en permanence entre transgressions, interdits, scandales et bouleversement des normes sociales. L’artiste est justement artiste parce qu’il adopte un regard différent sur le religieux, le politique, le corps ou le sexe qui sont ses terrains de jeu préférés. Le « Jugement dernier » de Michel Ange à la Chapelle Sixtine a ainsi déclenché l’ire des autorités religieuses par sa nudité. Parfois l’instabilité politique favorise les interprétations. Le « Radeau de La Méduse » de Théodore Géricault créa un scandale pour cause de provocations politiques, la présence d’un naufragé noir étant considérée comme un manifeste contre l’esclavage et l’incompétence du com- mandant de navire comme une référence à Louis XVIII. Que dire de « L’Origine du Monde » de Courbet, ou du « Déjeuner sur l’Herbe » de Manet ? Les impressionnistes choquaient parce qu’ils ne respectaient pas les conventions, bien que ne mélangeant pas, comme Baudelaire sur les
barricades de 1848, la politique et les bouleversements ar- tistiques. Le cinéma n’est pas en reste, les Godard ou Resnais ont été censurés parce qu’ils « critiquaient le pouvoir en place ». La guerre d’Algérie était passée par là. « Orange Mécanique » et son ultraviolence a valu des me- naces de mort à Kubrick, quand « La Grande Bouffe » de Ferreri, violente charge contre la société de consommation mettant en scène quatre hommes se tuant dans la ripaille au milieu des prostituées, a scandalisé la France. Désormais plus les critiques fusent, plus les visiteurs se déplacent, à l’exemple du film « Amen » de Costa Gavras, qui s’attaque au silence du pape Pie XII face à la Shoah, avec une croix chrétienne qui se prolonge en croix gammée. Les masses découvrent avec une curiosité morbide les cadavres d’animaux dans le formol de Damien Hirst, les œuvres dé- rangeantes de Jeff Koons à Versailles, le sapin aux airs de plug anal de Paul Mc Carthy Place Vendôme. Rappelons qu’en 1889, le monument qui était considéré comme une provocation sexuelle n’était autre que... la Tour Eiffel.
ETONNER SANS DÉTONNER
Les relais de communica- tion plus nombreux condui- sent donc à plus tenir compte du public et du contexte. « La femme de
duit dont le nom lui est fa- milier. En général, l’image négative de la compagnie s’estompe lorsque vient le temps d’acheter », rappelle Jacques Séguéla, cofonda- teur de l’agence de com- munication rSCG rachetée par le groupe Havas. Même les politiques, adeptes de la petite formule ou la saillie à la André Santini, semblent l’affectionner, voire en abu- ser. « Nous sommes soumis à 2000 messages par jour, nous en captons 200 et en retenons deux. Il est donc vital pour l’homme poli- tique d’avoir le sens de la formule. Quand un sénateur dit « recomposition piège àcon»,ilestàlalimite, mais la politique est deve- nue plus permissive », ob- serve Jacques Séguéla. Quant aux intellectuels et philosophes de tous poils, la provocation devient un métier, un moyen d’exister sur une scène médiatique qui ne laisse place qu’à ce qui choque. Zemmour, Fin- kielkraut, Fourest... ou em- manuel Todd qui s’est dans un essai attaqué à « l’esprit du 11-Janvier » après les attentats contre Charlie Hebdo, doivent bien sou- vent déranger en cognant dur avec une thèse surpre- nante, voire décapante. Au programme point de vue inattendu ou attaque d’icônes, réaction rapide à l’actualité, omniprésence dans les médias, disputes sur les plateaux et plaintes pour censure.
DES ABUS MALVENUS
Le phénomène de suren- chère est évidemment pré- sent, et les dernières cam- pagnes de Benetton où Ba-
loin malgré le contexte. « La période actuelle est spéciale. Les références au terrorisme ou les carica- tures sont délicates à ma- nier. La provocation a aussi
Porter atteinte à l’image d’autrui peut être répré- hensible. La caricature est toujours à la limite », af- firme elisabeth Tissier-des- bordes. Artcurial vient de censurer, sous la pression de l’ambassade d’israël, l’œuvre de ernest Pignon- ernest représentant le chef militaire palestinien Mar- wan Barghouti. 71% des Français, selon un récent sondage, affirment que l’on rit moins facilement au- jourd’hui qu’il y a 30 ans. Une thèse relayée dans l’ou- vrage « Peut-on tout dire ? », écrit par Bruno Gaccio, ancien inspirateur des Gui- gnols de l’info et... dieu- donné ! Certains se sont brûlés les ailes avec des sujets sensibles. « Cela re- vient à manipuler de la dy- namite dans cette France post-attentats », remarque Jacques Séguéla. d’autant plus que la société contem-
80ansneritpasdelamort comme les ados, mais elle s’amuse de l’impuissance sexuelle quand le quadra ne trouve pas la référence à son goût », illustre la chercheuse elisabeth Tis- sier-desbordes. de même
tions. en règle générale, du côté de la publicité, cette stratégie est réservée aux marques naissantes en quête de notoriété. « Plus une marque est affirmée, plus elle doit faire attention. La provocation est différente
Evoquer des sujets sensibles revient à manipuler de la dynamite dans cette France post-attentats
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rack Obama et Hugo Cha- vez s’embrassent ne font plus autant réagir. Certains cherchent donc dangereu- sement à aller toujours plus
Un art qui s'apprend dès le plus jeune âge...
ses limites morales. Je me souviens de cette publicité pour un saucisson mettant en scène une femme nue enroulée dans des ficelles.
poraine est plus dure à cer- ner, avec des tabous qui ont disparu et d’autres qui sont nés, comme la race dernièrement, illustre le «filsdepub»selonquide nouveaux sujets sont à évi- ter:«Chacundenousa perdu un enfant au Bata- clan, les gens sont hyper- sensibles sur ce point, émo-
la nationalité importe. Les Anglo-saxons sont plus pu- ritains en matière de sexe. « La France a une belle tradition de tolérance », rappelle Me. Guillem Quer- zola, avocat spécialisé en droit de la propriété intel- lectuelle ; certes en matière de nudité – « Le 4 septem- bre, j’enlève le bas » n’au-
de la création, elle peut détruire », énonce Jacques Séguéla, qui montre tout de même à ses clients les spots les plus provocateurs de ses créatifs... « en les avertissant au préala-
ble ».
Février 2016
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Julien Tarby

