Page 40 - EcoRéseau n°26
P. 40
www.ecoreseau.fr
n°26
CLUb ENtrEPrENDrE A la Une - Les autodidactes
meilleure reconnaissance de ces qualités relationnelles. En particulier celles liées au soft skills. « Malgré une culture forte du diplôme en France, nos process de re- crutement intègrent de plus en plus de l’assessment qui consiste à étudier en situation le comportement des candi- dats au-delà de leur(s) di- plôme(s). Les autodidactes doivent ainsi valoriser leur CV en mettant concrètement ce dont ils sont capables : capacité à faire évoluer un chiffre d’affaires, développer
un portefe.uille... pour passer le premier filtre qu’est le tri de CV. L’assessment permet- tra ensuite de calibrer les candidatures », conclut Ca- therine Dervaux, directrice des grands projets de recru- tement et Assesment chez menway.
(1) Les nouveaux autodi- dactes, coordonnée par Georges Le Meur, revue fran- çaise de pédagogie, 2000.
Geoffroy Framery
Pierre-Christophe Baguet, maire de Boulogne-Billancourt, 60 ans
« Sans diplôme j’ai été jugé »
D'abord animateur sportif, Pierre-Christophe Baguet est nommé en 1978 directeur départemental de l'IFAC Vacances et responsable national pour le secteur Loisirs-En- fance-Jeunesse. En 1983, André Santini, alors secrétaire d'État aux Rapatriés puis ministre dé- légué à la Communication, l'appelle à ses côtés pour diriger son cabinet. En 1988, il est assistant parlementaire, puis directeur de la communication de la ville d'Issy-les-Moulineaux – il dirige la société d'économie mixte inédite pour gérer la communication – et enfin chef de cabinet du député-maire. Il crée en 1993 sa propre entreprise de conseil en communication et quitte cette activité professionnelle pour se consacrer entièrement à ses fonctions au service de Boulogne- Billancourt. Député pendant 15 ans, l'édile assure aujourd'hui son deuxième mandat à Bou-
logne-Billancourt.
« Dans le domaine de la politique, le plus connu des autodidactes demeure Pierre Bérégovoy. Nous ne sommes pas nombreux à ne pas avoir de diplômes post-Bac. J'ai démarré comme éducateur. Ma première entreprise, je l'ai dirigée à 23 ans. Cinq ans plus tard, nous gérions 400 salariés et 8000 enfants. Ce fut ma première réussite en tant qu'autodidacte où le sens du contact m'a été très utile. En parallèle, je me suis lancé en politique à partir de 1983. J'ai eu la chance d'avoir deux mentors pour ma carrière, André Santini et Michel Péricard, qui ont pallié mon manque de diplôme. Sans diplôme, j'ai souvent été jugé. Mais nous possédons des qualités uniques. Michel Roussin, à l'époque chef de cabinet, appréciait mon avis parce qu'il différait de celui des énarques. Mais la réus- site des self made men suscite des jalousies et de l'incompréhension. Durant mes différentes campagnes, mes adversaires mettaient en lien mon incompétence présumée par mon absence de diplôme. Après ma première élection en tant que maire, j'ai répondu à mes détracteurs en désendettant la ville et en assainissant sa gestion, ce qui à conduit à réévaluer sa note auprès de Standard & Poors. Boulogne-Billancourt fut d'ailleurs la seule ville dont la note fût réévaluée positivement. »
Inventaire
... ET LES DÉPASSER PAR LA RECONNAIS- SANCE D’UNE EXPERTISE AVÉRÉE Les spécialistes de la question mettent en exergue le fait que l’autodidaxie fleurit volontiers aux lisières des savoirs non encore contrôlés. Ce qui ex- plique que le chemin de l’au- todidaxie est davantage une seconde peau pour les cher- cheurs, artistes, innovateurs et bien sûr les entrepreneurs. « Mais ces pratiques ont en- core une faible lisibilité et sont peu valorisées parce qu’elles ne relèvent pas di- rectement du champ d’inter- vention des institutions d’édu- cation et de formation. Elles sont de ce fait peu évaluées, ne font pas l’objet de finan- cements ni de discours auto- risés de légitimation », ex- plique Hélène bézille-Lequoy. malgré tout, les travaux an- glo-saxons ont contribué à redorer le blason des autodi- dactes en démontrant le po- tentiel formateur de l’expé- rience. Autrement dit, les au- todidactes possèdent un art de faire qui se concrétise par un rapport à l’environnement souple et ingénieux et par la capacité à tirer parti de l’in- certain et de naviguer à vue. « Une conscience présentielle, conceptualise Hélène bézille- Lequoy, qui mobilise aussi
un certain rapport au savoir : goût pour la recherche et l’exploration, intuition, tolé- rance à l’incertitude ; pro- pension à faire des synthèses inattendues entre différents champs de savoirs ; capacité à mettre en réseau des res- sources diverses ; dévelop-
pement de capacités «méta- cognitives». » Et Jean-Claude bourrelier, fondateur de bri- corama, de témoigner : « Nous sommes des exceptions. Les autodidactes cherchent avec énergie une voie qui ne leur est pas tracée et ils se fra- cassent souvent face à des
portes fermées, ce qui exige pour réussir d’une grande capacité d’adaptation ». il n’est donc pas surprenant de considérer l’autodidaxie comme une ressource impor- tante au regard de la conjonc- ture actuelle... Les mœurs évoluent doucement vers une
Autodidactes français choisis en toute
subjectivité
Pour ceux qui l'ignoraient, ces Français sont aussi autodi- dactes... Chaque discipline possède ses propres chantres et ses idoles. Bien évidemment. Mais le plus surprenant de- meure que certains d'entre eux n'ont pas ou peu fait d'études, ou ont commencé en tant qu'apprentis voire même ont connu la délinquance alors adolescents... Florilège : -Hommes d'affaires : François Pinault, Gérard Mulliez, Jean- Claude Decaux, Xavier Niel, Serge Papin, Bernard Tapie... -Acteur/Comédien : Gérard Depardieu, Fabrice Lucchini... -Journaliste/Animateur : Jean-Michel Apathie, Michel Drucker, Jean-Pierre Foucault, Michel Denisot...
-Homme politique : Pierre Bérégovoy, André Malraux, Chris- tian Estrosi...
-Chef cuisinier : Alain Ducasse, Thierry Marx, Ghislaine Ara- bian...
Et bien d'autres...
Jean-Claude Bourrelier, 69 ans, président de Bricorama
« Ne pas trop réfléchir, être énergique »
En 1975, Jean-Claude Bourrelier ouvre sa première boutique, une quincaillerie, boulevard Vincent Auriol à Paris, puis crée ensuite la marque Batkor dans les années 1980. En 1992, il ra- chète au groupe Euromarché une dizaine de magasins Brico- rama. Le groupe entre en Bourse quatre ans plus tard. Les rachats d'Outirama, de Gamma et de Bricostore au tournant du siècle assoient un peu plus sa position dans le peloton de tête du marché français du bricolage. Nouveau tournant en 2002, lorsque l'enseigne décide d'un développement en fran- chise. Aujourd'hui Bricorama représente 223 magasins dont 92 implantations françaises qui génèrent un CA de 937 mil- lions d'euros.
« Être autodidacte aujourd'hui, c'est à la fois possible et nécessaire parce que tout le monde n'a pas la chance de suivre une scolarité. J'aurais bien voulu faire des études mais je n'ai pu, à cause du contexte familial. Tout est question d'enfance et de chance encore maintenant. Nos vies ne sont pas conditionnées mais parfois sont frappées de trop de revers pour cas- ser la ligne familiale. J'étais très bon élève : j'ai quitté l'école avant 14 ans alors que je me sentais capable. A l'époque, ce fut un sentiment par- tagé d'ambition et de frustration. Mais ce ressenti fut le moteur pour en- suite aller de l'avant. J'ai d'abord été apprenti en boulangerie puis en boucherie. J'ai ensuite eu l'occasion de faire mes armes en tant que li-
vreur, représentant et démonstrateur. Je travaillais dur. Je
faisais souvent des nocturnes. J'étais à moitié sourd jusqu’à
l'âge de 20 ans. S'en est suivie une opération qui a permis
d'élargir mon univers. Une sorte de déclic. Le commerce m'attirait depuis longtemps et ce secteur d'activité permettait de pallier le manque de di- plôme par l'énergie. Ma vie d'autodidacte se résume par beaucoup d'ac- tions. Un autodidacte qui réfléchit trop aura beaucoup de mal. Mais une de nos qualités qui prime, c'est notre énergie et notre implication. Le fil rouge de ma vie ? Quand on a été apprenti dans la boulangerie ou la charcuterie, l'horizon est sombre, chaud dans la boulangerie, froid et hu- mide dans la boucherie. Le Graal, c'est devenir patron de son affaire. Peut-être est-ce ce conditionnement durant les phases d'apprentissage dures, entre 14 et 16 ans, qui a déterminé l'ensemble de ma carrière. Et c'est sûrement pour cette raison que j'en suis venu à me mettre à mon compte, parce que l'on m'a refusé certaines promotions que je pensais méritées en raison des compétences développées et des objectifs at- teints. Les autodidactes qui réussissent jusqu'à en devenir médiatiques sont évidemment des exceptions. Nous cherchons avec énergie une voie qui ne nous est pas tracée et nous nous fracassons souvent face à des portes fermées, ce qui exige pour réussir une grande capacité d'adapta- tion. Il n'y a pas de miracle même s'il y a parfois un peu d'inconscience : il existe de nombreux autodidactes qui n'y arrivent pas. »
40 DéCEmbrE / JANviEr
©
©
D
D
R
R

