Page 18 - EcoRéseau n°20
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n°20
PaNoRaMa Hexagone - Les technocritiques
Dans chaque numéro EcoRéseau revient sur une problématique très commentée de l'actualité française,
Critique de la techno pure
afin de la décortiquer et de la mettre en perspective (historique, géographique,...)
Ctechnosceptiques, technocritiques, digital detox... Petit tour d’horizon d’un mouvement protéiforme et hétéroclite qui a le mérite de s’attaquer à une question peu posée...
onnaissez-vous le rand, chercheur et coordinateur Le but de l’association est de terme de « nomopho- national de l’association tech- se retrouver autour des ques- bie»?Lemotestré- nologos. Le but est que les tions, de les discuter, sans re-
cent, commence à apparaître idées et réflexions essaiment. produire la machine que l’on
dans des publications médi- cales, et désigne la peur de ne pas avoir son portable (c’est en fait la contraction de no mobile phobia). Des études de plus en plus nombreuses démontrent que certains souf- frent d’une véritable addiction à leur mobile, et des pro- grammes de désintoxication commencent à apparaître... on pourrait y voir, également, le début d’une prise de conscience de la part du grand public que la technologie, qui domine notre société actuelle, n’est pas nécessairement la panacée qu’on nous présente. Ce n’est sans doute pas un hasard si des voix critiquant la technologie, reléguées d’or- dinaire à l’arrière-plan, com- mencent à se faire entendre. Pourtant, la technocritique (pour reprendre le terme utilisé par François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne, et auteur no- tamment de Techno-critiques, du refus des machines à la contestation des techno- sciences, qui propose une vi- sion historique du mouve- ment) n’est pas neuve : l’in- novation a, au cours de l’His-
Penseurs
Quelques incontournables pour mieux comprendre la technocritique
• Jacques Ellul, professeur d'histoire du droit, sociologue, théologien protestant et libertaire français. Ayant eu une grande influence sur la technocritique actuelle.
• Ivan Illich, penseur autrichien, qui a notamment développé le concept de contre-productivité : une institution devient son propre obstacle au delà d’un seuil critique.
• Fabrice Flipo, philosophe français des sciences et techniques ; • Alain Gras, sociologue et écologiste français ;
• Hannah Arendt, philosophe allemande ;
• Günther Anders, penseur et essayiste autrichien ;
• Bernard Charbonneau, penseur français ;
• Lewis Mumford, historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science ;
• Martin Heidegger, philosophe allemand.
C’est pourquoi nous favori- sons, comme actions, des pro- jections, des rencontres, la parution d’écrits... Je ne crois pas au militantisme vindica- tif. »
critique. Nous voulons éviter la hiérarchie. » technologos rassemble ainsi plusieurs an- tennes locales, qui fonction- nent plus ou moins indépen- damment les unes des autres.
« Cette fois c’est la bonne, je pars élever des chèvres dans le Vercors... »
La plupart des technocritiques se considèrent comme des lanceurs d’alerte, plutôt que des révolutionnaires. Et de fait, la majorité d’entre eux sont partisans de la plume : il existe ainsi plusieurs maisons d’éditions et collections qui se concentrent sur le sujet, comme L’Échappée, la Pas de Côté, la Lenteur, l’Ency- clopédie des nuisances... « Ce n’est pas juste un mouvement intellectuel et philosophique, un plaisir d’historiens : il existe un vrai problème – et cela traverse les clivages po- litiques et les classes so- ciales », souligne Philippe Bihouix, ingénieur et auteur de L’âge des low-tech. on trouve de tout chez les tech- nocritiques : des écolos, des professeurs, des économistes,
RAISON PLUTÔT QUE RÉVOLUTION
Si les motivations diffèrent, les technocritiques s’accordent sur un point : l’omniprésence de la technologie – qui en fait plus un environnement qu’un outil – a des consé- quences aussi bien sociales qu’humaines et environne- mentales, que nous choisissons d’ignorer à notre plus grand péril. Et il faut bien dire que les arguments font mouche. Par exemple, « la question du chômage technologique de masse commence à émer- ger, explique François Jarrige. Jusqu’à maintenant, les em- plois détruits par les avancées technologiques étaient recréés ailleurs ; mais aujourd’hui, le numérique détruit des em- plois réputés comme non-des- tructibles. » Une réalité pour l’instant absente des débats, alors que le chômage est une des préoccupations majeures actuellement. La technique devient une fin en soi, et pour les technocritiques, si l’on ne change pas notre façon de faire, on va droit dans le mur – « et au lieu d’appuyer sur le frein, on appuie sur l’ac- célérateur », souligne Philippe Bihouix. Face à ces arguments,
toire, plus souvent été sujet à méfiance qu’à enthousiasme, aussi bien de la part d’intel- lectuels que d’ouvriers. Le luddisme, issu d’une révolte d’ouvriers du textile dans l’angleterre de 1812, qui détruisirent les machines dans leur manufacture, a laissé des traces. aujourd’hui, la tech- nocritique peut être aussi bien contestataire que constructive –oulesdeuxàlafois.
cas pour la majorité des tech- nocritiques. « La question n’est pas tant la technique en elle-même que le sacré trans- féré à la technique », souligne Joël Decarsin, fondateur de l’association technologos, ci- tant le philosophe-théologien Jacques Ellul – un nom qui revient souvent dans les débats. « On peut distinguer, à mon sens, trois raisons qui motivent la critique de la technologie,
ont du mal à se faire entendre aujourd’hui – ou être pris au sérieux : la mouvance est hé- téroclite, et ne s’est pas orga- nisée de façon cohérente. il existe ainsi de nombreux grou- puscules, souvent à l’échelle d’une ville ou d’une région, qui agissent pour la plupart sur des intérêts locaux, comme Faut pas pucer (nom porté maintenant par quelques groupes), qui a pour origine
DIVERSITÉ DES DISCOURS
Si pour certains, parmi les plus radicaux, la technologie est l’ennemi, ce n’est pas le
La question du chômage technologique de masse commence à émerger
explique François Jarrige. La première est la question sociale : comment est-ce que la technologie transforme la société et, par extension, l’Homme ? La deuxième est la question politique et cul- turelle : elle englobe les no- tions de surveillance, de la place du privé et du public, des données personnali- sées... Enfin, la troisième est environnementale : la technologie a un coût envi- ronnemental élevé, qui ne doit pas être ignoré. Mais au final, peu de groupes abordent la question de la technique de façon globale. » C’est l’une des raisons qui fait que les technocritiques
des problématiques agricoles – notamment le puçage RFiD des animaux, d’où le nom. Parmi les plus connus : Pièce et Main d’œuvre – un collectif grenoblois, qui agit anony- mement, et est probablement le plus « spectaculaire » grâce à une stratégie de perturbation (leur coup d’éclat reste l’ou- verture du complexe scienti- fique Minatec dédié aux nou- velles technologies) –, et tech- nologos, fondée en 2012 par Joël Decarsin, peintre et acti- viste, qui voulait « fonder un mouvement militant ». Mais il n’y a pas d’action « coup de poing » au programme. « Je ne crois pas à la révolu- tion, souligne Vincent Lami-
des infirmières, des scienti- fiques, des ingénieurs, des agriculteurs, des artistes... La proportion des backgrounds scientifiques est d’ailleurs im- portante, ce qui s’explique ai- sément : la technique est d’au- tant plus séductrice qu’on ne la comprend pas.
de la nomophobie
Pour compliquer encore les choses, il n’y a pas nécessai- rement d’homogénéité des positions à l’intérieur même d’un bon nombre de mouve- ments. « Chez Technologos, chacun ne parle qu’en son nom, il n’y a pas de position globale définie pour l’ensem- ble de l’association, explique Vincent Lamirand. Notre point commun est notre manifeste.
et à l’heure.
et de l’arrivée de l’apple Watch, qui nous fournit un écran de plus (et donc proba- blement une addiction de plus), il est temps d’avoir un débat de fond sur ce que la technologie fait à notre société – et, à travers elle, à l’Homme.
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Mai 2015
Jean-Marie Benoist

