Page 59 - EcoRéseau n°19
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Regard digital - Henri Verdier, « Chief data officer » de la France STrATÉGiE & iNNovATioN NUMÉriQUE Entretien avec une figure clé de la transformation numérique
« Un Etat souverain se doit de garantir l’open data »
En charge de l’ouverture des données publiques, Henri verdier(1) nous a reçus dans son bureau à Bercy pour nous faire partager sa vision d’une France qui doit construire son propre récit en matière d’open data...
Quel est l’intérêt d’ouvrir les données publiques aux citoyens et aux entreprises ? D’abord il existe une vraie tradition de transparence dé- mocratique en France. Tout le monde est supposé avoir la possibilité de demander des comptes à l’administra- tion, sur le nombre de fonc- tionnaires, les statistiques de la délinquance ou de la fraude fiscale... le concept d’open data n’a pas été in- venté par Barack obama en 2008 ! les rapports de la Cour des Comptes sont ou- verts à tout le monde depuis 1850. Et puis les données
l’emplacement sur data.gouv.fr. les gens rouleront en véhi- cule électrique s’ils savent où ils peuvent le recharger. Enfin, une telle action aug- mente l’efficience de l’insti- tution qu’est l’Etat. C’est une garantie d’aide à la déci- sion et de modèles appre- nants.
En quoi consiste au juste votre rôle ?
la mission Etalab fait partie du Secrétariat général pour la modernisation de l’action pu- blique (SGMAP). Ce service du Premier ministre est chargé de stimuler la démo- cratie et l’économie en ou-
nombreux – médicaux, fis- caux, bancaires et de vie pri- vée en général. il importe de bien placer le curseur pour chaque public. Et puis bien sûr il nous faut traiter et ex- ploiter ces informations. Nous avons donc embauché de nouveaux profils de data scientists.
Êtes-vous plutôt suiveurs ou pionniers en la matière ?
l’open Knowledge Founda- tion, qui évalue 185 pays sur la base de dix critères, classe la France 3e. Nous avons adhéré à l’open Govern- ment partnership trois ans
calculs algorithmiques. on arrivera un jour à évaluer avec une quasi-certitude la proba- bilité de la récidive. Souhai- tons-nous que les libérations anticipées dépendent d’une machine ? Si on le fait c’est la porte ouverte à un monde déshumanisé ; si on ne le fait pas on laisse une marge d’er- reur dommageable pour la société. Un débat soutenu doit avoir lieu comme cela a été le cas pour la bioéthique. il importe de sortir de la sim- ple efficience et de s’inscrire dans le projet collectif. on ne demande pas seulement à l’Etat d’être efficace, celui- ci a aussi un rôle à jouer dans le bien-être, la dignité des personnes, le vivre-ensem- ble...
Ville intelligente, gestion intelligente de l’énergie, domotique, médecine personnalisée connaîtront de grandes disruptions
Comment entrevoyez- vous le futur à moyen terme avec des données toujours plus ouvertes ? la ville intelligente, la mai- son intelligente, la gestion intelligente de l’énergie (smart grid), la médecine personnalisée sont autant de champs où des disruptions sont annoncées par des en- trepreneurs s’emparant des données. l’Etat ne se désen- gage pas, mais facilite le contexte pour ces entrepre- neurs qui représentent l’ave- nir en matière de traitement, de bonne utilisation de ces données et de services. « Il
sont avant tout du savoir la-
tent, source d’innovation.
Nous avons un rôle de sti-
mulus économique à jouer ;
injecter de la ressource dans
un écosystème d’innovation
est très positif. les données
n’ont de valeur que si l’on
s’en sert. Autre raison, l’in-
formation est parfois néces-
saire à l’émergence d’un
nouveau marché. Par exem-
ple, depuis le 1er janvier
2015, l’Ademe accorde des
aides à ceux qui construisent
et installent une borne de re-
charge électrique si et seule- gouvernance de la donnée,
« L’open data, c’est aussi s’assurer que nous avons des gens autour de nous et des idées de rechange »
ment si ceux-ci renseignent
car les secrets légaux sont
ne sert à rien de tire. pousse de riz pour la faire pousser, mais il sert de sar- cler autour », dit le proverbe chinois. Grâce au Cir, à FranchTech, Bpifrance, ses labos et grandes communau- tés opensource... la France est en train de redevenir un grand pays d’entrepreneurs.
vrant les données publiques au plus grand nombre. Son périmètre s’est élargi à l’open government, c’est-à- dire l’ouverture des process de décision, la coopération, l’habitude de rendre des comptes, d’utiliser des logi- ciels libres, de faciliter l’open innovation... Puis elle a rempli le rôle de chief data officer, cette nouvelle fonction qu’on rencontre dans les entreprises et grandes villes américaines. Elle doit faciliter une bonne
après sa création. Mais nous avons été les premiers, en septembre 2014, à nous doter d’un chief data officer. les Etats-Unis ont embrayé en février 2015 et les Anglais y songent sérieusement.
N’existe-t-il pas le risque de brader des richesses de l’Etat ?
il existe peut-être un risque. Mais l’Etat n’est pas une en- treprise, nous fabriquons des externalités économiques (influencer positivement la situation d’autres agents économiques comme les en- treprises, NDLR), nous œu- vrons pour l’intérêt général. les effets économiques sont difficiles à évaluer, mais la valeur sociale créée excède probablement un éventuel manque à gagner en PiB. Et je vous garantis que l’utilisa- tion des données par l’Etat, au service de son améliora- tion, lui rapportera bien plus que ce qu’il aurait gagné en les vendant. Mais surtout il est essentiel de définir une politique active de la don- née. Si nous ne le faisons pas, si nous sanctuarisons
nos informations, nous ra- tons la « commoditization » et nous allons dépendre des autres, ce qui n’est pas ac- ceptable par un Etat souve- rain. Songeons par exemple qu’Apple fabrique des infor- mations sur la santé grâce à des données qui ne viennent pas de notre système de soin (exemple : nombre de pas grâce aux applications smartphones). le risque est que le géant américain déve- loppe une intelligence supé- rieure à notre système de soin. Nous courons toujours le risque de nous mettre mal- gré nous sous la coupe d’une autre plateforme. il importe de prendre les choses en main, de devenir une vraie plateforme. l’Etat français est comme un kayak : s’il va plus vite que le courant il va où il veut, s’il va moins vite il ne peut être maîtrisé, est porté dans tous les sens et s’échoue. Nous devons poser notre stratégie. Enfin si l’on réfléchit bien il est es-
sentiel de constituer tout un écosystème autour du vais- seau amiral. Si Nokia a été tué par le smartphone, c’est parce qu’il n’avait pas un écosystème de développeurs d’applications autour de lui, c’est parce qu’il ne disposait pas d’une idée de rechange. Si la société avait été pré- sente dans la Silicon valley, elle n’aurait pas sombré. Ga- rantir l’open data, c’est aussi s’assurer que nous avons des gens autour de nous.
Les dangers d’atteinte à la vie privée et de gouvernement des algorithmes ne sont-ils pas à redouter ?
il existe des méthodes qui empêchent de remonter à un individu précis quand on croise les données, et des garde-fous doivent être éta- blis. En outre un débat doit s’ouvrir sur les décisions toujours plus nombreuses qui touchent à la démocratie et qui sont prises à partir de
r sur la
Profil dans les grandes lignes
Du business à l’administration
Henri Verdier, né en 1968 à Toulouse, est un entrepreneur, ancien président du pôle de compétitivité Cap Digital, di- recteur d'Etalab, le service du Premier ministre chargé de l'ouverture des données publiques depuis 2013. Il a de plus été nommé Administrateur général des données (AGD) en septembre 2014. Ce prospectiviste blogueur, passionné par la révolution numérique en cours, est devenu le chef d’orchestre de la politique gouvernementale en matière de partage des données publiques. Un poste inédit mais prometteur...
(1) « L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numé- rique » par Henri Verdier et Nicolas Colin, éd. Armand Colin, 2ème éd. Avril 2015
Julien Tarby
Avril 2015 59

