Page 58 - EcoRéseau n°16
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n°16
STRATÉGIE & INNOVATION NUMÉRIQUE Décryptage - Biomimétisme
Fauna, Flora... Eurêka !
La nature, c’est 3,8 milliards d’années de R&D... Chercheurs et entreprises lui font donc de plus en plus confiance pour inspirer les innovations de rupture dans le futur. Et ils ont raison.
es molosses du Brésil tonettoyante, dont la surface sont des chauves-sou- se nettoie parce que les ris d’Amérique du gouttes emportent sur leur
Sud vivant dans des colonies passage saletés et bactéries.
qui atteignent jusqu’à 20 mil- lions d’individus. Autant dire qu’elles se livrent une bataille sans merci pour attraper les insectes... Réveillez-vous ! Vous n’êtes pas en train de vous endormir tard le soir devant un documentaire ani- malier soporifique à la TV, vous êtes en train de lire le décryptage d’EcoRéseau, consacré à ce qui pourrait bien être une prochaine ré- volution dans les laboratoires de recherche, les grands groupes ou les start-up : le biomimétisme. Quezako ? « Ni une science, ni une dis- cipline, mais un état d’esprit, voire une méthodologie que l’on applique dans la re- cherche », décrit Gilles Bœuf, président du Muséum national d’Histoire naturelle. Il s’agit de s’inspirer du vivant pour tirer parti des solutions et in- ventions concoctées par Dame nature. Cette philosophie est ni plus ni moins en train d’in- tégrer le cœur des stratégies d’innovation des entreprises, et toutes les revues des grands groupes en font actuellement état. Léonard de Vinci n’en- joignait-il pas déjà ses élèves à « aller scruter la nature, car c’est là qu’est leur fu- tur » ? Des problématiques industrielles, environnemen- tales ou urbaines pourraient être résolues en plagiant les réponses – généralement éco- nomes en énergie et en res- sources – que des animaux ou des plantes ont inventé bien avant nous. « A nouvelles contraintes environnemen- tales, nouvelles probléma- tiques. Or, la nature allume des lumières dans nos têtes en matière d’ingénierie, de communication, d’énergie... à condition de repérer les comportements remarqua- bles », explique Maria Fa- bra-Puchol, responsable R&D chez Isover du groupe Saint- Gobain. Sa quête de l’habitat durable l’a amenée à étudier les feuilles de Lotus, dont l’extrême hydrophobie des feuilles a inspiré la vitre au-
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Moins polluants, de meilleure qualité, de moindre coût, moins énergivores... les or- ganismes ont avec le temps peaufiné leur réponse. Gilles Bœuf, également président du conseil d’administration du Centre européen d’excel- lence en biomimétisme (CEE- BIOS) à Senlis, préfère au terme de « biomimétisme » – qui induit une notion éco- logique –, celui de « bioins- piration ». « L’état d’esprit n’est pas si angélique. Des innovations peuvent être réa- lisées dans les aspects tech- niques, de performance, dans les process, dans la réduction des coûts, et pour des do- maines qui ne sont pas dans le monde des Bisounours ». Ainsi, à l’université Johns Hopkins de Baltimore, Aaron Corcoran a découvert que le molosse émettait des ultrasons spécifiques pour brouiller le signal d’un rival et récupérer l’insecte. De quoi inspirer de nouvelles recherches et ap- plications militaires dans les années à venir...
LONGUE HISTOIRE MAIS STRUCTURATION RÉCENTE
Certes, cette approche ne date pas d’hier. Clément Ader n’a- t-il pas en 1890 conçu son premier avion en copiant les ailes de chauve-souris ? Mais le mouvement s’accélère, sans que l’on s’en aperçoive for- cément. « On a parlé de bio- nique à la fin des années 50. Les ingénieurs se sont inté- ressés à la nature pour par- faire les sonars ou radars, et
Les ignorants croient que ces animaux font la sieste, alors qu’ils bossent pour des start-up...
esquisser ses applications », se souvient Gilles Bœuf. Des initiatives finalement assez timides. Aujourd’hui les concepteurs de drones s’ins-
leurs avions sur le modèle des aigles pour plus de stabi- lité, des compagnies aériennes comme Lufthansa posent des vernis qui ont les caractéris-
pour sa bonne pénétration dans l’eau et sa texture évitant que les bactéries se fixent. Une accélération que l’on doit à la biologiste-auteure
en 1997, a fait date parce qu’il explique que la dé- marche ne se limite pas à co- pier les formes du vivant, mais aussi à tirer parti des processus et des écosystèmes présents dans l’environnement naturel. « Ainsi, l’économie circulaire est directement tirée des mécanismes naturels », précise Alain Renaudin, pré- sident fondateur de NewCorp Conseil, qui a positionné son agence marketing et commu- nication sur ce domaine, a organisé en mars 2013 un colloque sur le biomimétisme, et est à l’origine de Bio- mim’Expo, qui se tiendra en
Des problématiques industrielles ou environnementales résolues en plagiant les réponses que des animaux ou des plantes ont patiemment concoctées
pour dépenser moins d’éner- gie. Nous avons fait des ex- positions au Muséum, dans les années 60, 80 et 90 pour expliquer la biodiversité et
pirent des abeilles ou des mouches pour gagner en au- tonomie, les constructeurs d’avions Boeing ou Airbus ajoutent des « ailerettes » à
tiques de la peau de requin afin d’améliorer l’aérodyna- misme. C’est ce même épi- derme qui inspire certaines combinaisons de plongée,
Janine Benyus. Le concept, vieux comme le monde, a tout de même bénéficié d’un baptême marketing à la sauce américaine. Son livre(1), sorti

