Page 45 - EcoRéseau n°16
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Prospective - La famille en 2050 CLUB ENTREPRENDRE Cocons ouverts
La cellule familiale moyenne sera différente de celle de 2014. Multiforme, recomposée, ouverte, prenant en compte l’individualisme... Mais contre toute attente, toujours aussi protectrice.
UNE JOURNÉE AVEC ANNE-SOPHIE
7h35 Anne-Sophie est décidé- ment de la vieille école. Pas de réveil olfactif, pas de robot à tout-faire pour préparer le petit- déjeuner... Une simple sonne- rie, et elle se déplace pour mettre en route une machine Nespresso chinée chez un anti- quaire. L’épaisseur et la taille de sa combinaison thermorégu- lée de sommeil s’est encore ré- trécie durant la nuit, tant la chaleur bat des records : +3 de- grés par rapport à ce début de siècle.
7h55 La jeune femme enceinte prend sa douche de vapeur. Quitte à passer pour une mar- ginale, Anne-Sophie souhaite porter son enfant – le troisième –, ce qui est une autre origina- lité. Elle entend d’ailleurs les deux aînés se faire réprimander par Julien, son unique mari. Les autres femmes préfèrent nouer plusieurs contrats partiels d’union, et adopter des enfants originaires des pays ravagés par les dérèglements climatiques. Un moyen de pallier les pro- blèmes d’infertilité apparus
dans les pays occidentaux au cours des années 2030. Le bip annonçant la fin de la douche la sort brusquement de ses songes. Le temps autorisé est atteint.
8h30 Tous sont en retard, et prennent donc des pilules alica- ments pour ne pas perdre de temps, ce qu’Anne-Sophie dé- teste. Tout en songeant au pré- nom qu’elle donnera à son enfant – ce sera Gaspard, en- core un réflexe vieille école puisque depuis cinq ans la mode est aux prénoms concoc- tés par des ordinateurs mélan- geant des langues différentes –, elle jette avant de partir, comme à son habitude, un coup d’œil dans la chambre de son grand- père. Le vieil homme de 120 ans est propriétaire de l’appar- tement, et comme beaucoup d’autres personnes de sa géné- ration, héberge sa famille. Elle l’observe quelques secondes dans son caisson de sommeil, lui qui revit sa jeunesse en im- mersion, au milieu des holo- grammes. Puis elle sort de l’appartement du 38e étage. Derrière elle tout s’éteint auto- matiquement et le chauffage
15h Fin du travail pour Anne- Sophie, la semaine de 25 heures permet de se consacrer à la famille et aux loisirs. Sur le chemin du retour, Anne-Sophie décide de faire ses courses à l’e-marché, une pratique pour- tant devenue désuète. En règle générale, les appareils électro- ménagers se mettent directe- ment en relation avec les fournisseurs pour leur signaler ce qui manque.
Jeu virtuel immersif pour calmer les enfants en 2050...
20h Les enfants sélectionnent les films et chacun choisit scène par scène l’issue de l’histoire diffusée sur tous les murs de la pièce. Ils l’ont bien mérité après cette journée d’école. Les au- tres jours ils se connectent à des classes virtuelles depuis une pièce communautaire, située au rez-de-chaussée de leur im-
s’autorégule. Les vitres s’allu- ment à son passage dans le couloir. Transparentes la jour- née, elles s’illuminent dans les ténèbres, après avoir emmaga- siné la lumière naturelle. Il ne fera pas jour avant 10 heures à cause des brouillards urbains toujours plus denses.
9h Alors que le RER (robot électrique rapide) la dépose de- vant le bureau, elle croise David qui ne parvient pas à se
mettre d’accord avec ses deux compagnons d’exclusivité par- tielle sur les caractéristiques qu’ils veulent donner à l’enfant qu’ils souhaitent faire naître. Ils vont faire appel à une mère porteuse professionnelle, un métier en voie de disparition tant les adoptions prennent le pas. Alors que David parle du futur et des gardes partagées, Anne-Sophie doit le quitter précipitamment. Anne-Sophie arrive au travail. Elle vient de
recevoir sur son smartdevice le check-up quotidien (tension, rythme cardiaque, analyse uri- naire...) de son grand-père. La puce implantée sous la peau est efficace dans la prévention de nombreux accidents de santé, et lui permettra certainement de dépasser les 135 ans malgré sa dépendance. Les données mé- dicales sont compilées par des « robomédecins » qui conseil- lent ou ordonnent un traitement en cas de besoin.
meuble, av.
cadre la transmission du savoir. Mais aujourd’hui, c’était la « journée hebdomadaire » d’école. Anne-Sophie et Julien discutent en regardant les ro- bots s’affairer pour le repas, le ménage et les soins du grand- père. Qu’il est bon d’être parmi les siens...
Questions à Anne Madelin, directrice du cabinet de conseil et sociologie Sociovision Cofremca
« La famille jetée aux orties en 68 n’aura été qu’une parenthèse de l’histoire »
Constatez-vous de grands changements dans la perception de la famille en France ?
Cette cellule est en train de redevenir un terrain de repli, un airbag. Les mouvements de décomposition/recomposition ou la monoparentalité sont désormais mieux acceptés, les esprits sont plus ouverts. Et la Manif Pour Tous me direz-vous ? Etonnamment, elle ne constitue pas une crispation durable. Nous interrogeons annuellement 2000 personnes représentatives sur ces sujets, avec plusieurs décennies de recul. Seulement 38% étaient pour l’adoption par des homosexuels en 2001, ils sont 54% aujourd’hui, donc majoritaires. Nous nous attendions à une inversion durable des courbes. Or, nous avons enregistré une baisse de 4 points en 2013, et c’est déjà en train de repartir à la hausse. En revanche cela reste un des sujets les plus clivants. Pour schématiser, ceux qui sont les plus conservateurs sont
généralement les plus âgés.
Le mariage est lui en perte de vitesse.
Va-t-il disparaître ?
Le mariage en tant que tel est en déclin (241000 en 2012, soit 60000 de moins qu’en 2000), les enfants nés hors mariage sont désormais plus nombreux que les enfants nés dans le cadre d’un mariage. Mais
les unions sont plus nombreuses grâce aux Pacs (205000 en 2010, dont 95% d’unions hétérosexuelles), quoique ceux-ci s’amenuisent à cause des avantages fiscaux moindres. On le voit bien, le besoin de faire lien est toujours présent, mais il faudra s’attendre à l’avenir à d’autres formes de contractualisation.
Que cherchent les Français au travers de leur famille ?
Les facteurs d’instabilité sont nombreux : les incertitudes économiques fortes et croissantes, la défiance vis-à-vis des représentants institutionnels, mais aussi la fragmentation de la société. Nous avons classé la population en plusieurs groupes : les « conservateurs identitaires » (16% des Français), les « consommateurs hédonistes » (16%), la « France tranquille » (11%), les « précaires écrasés » (11%), les « intellectuels » (9%), les « combatifs » (8%), les « néo-bourgeois » (8%), les « performers » (8%), la « bourgeoisie installée » (7%), les « passionnés créatifs » (6%). La France devient un véritable archipel, dont les îlots, au fil des mois, ne cessent de s'éloigner les uns des autres. Certains passent mieux la crise que d’autres, certains se replient sur eux-mêmes contrairement à d’autres... Les jeunes ont de plus en plus de mal à s’intégrer dans la société des baby-boomers. Le poids démographique est désormais favorable aux seniors, et la société leur
enfants.
Matthieu Camozzi
ressemble de plus en plus. La confiance dans l’Etat-providence est quasi nulle chez les jeunes. Pour toutes ces raisons les Français réinventent des airbags collectifs contre le pessimisme, comme les entreprises, la vie en réseau sur Internet où les contacts sont plus faciles pour ceux qui n’en avaient pas, et bien sûr la famille. Les solidarités inter-générationnelles se multiplient en temps de crise, pour l’instant dans un seul sens : les seniors, qui en ont les moyens, donnent temps et argent à leurs descendants. La famille jetée aux orties en 68 n’aura été qu’une parenthèse de l’histoire.
Mais la dépendance ne va-t-elle pas rompre
ce nouvel équilibre ?
Avec l’allongement de la durée de vie, la question de la dépendance va se poser. On ne mesure pas encore réellement à quel point elle va peser sur le collectif. Selon nombre de chercheurs prospectivistes, ce type de solidarité tiendra encore dix ans seulement, puis par la suite les baby-boomers devront financer leur propre dépendance. Ce qui sera un grand changement, car à 90% les Français – et c’est une particularité –, caressent le rêve de transmettre un patrimoine à leurs
ec un adulte qui en-
Propos recueillis par M.C.
DÉC. / JANV. 45

