Page 39 - EcoRéseau n°16
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Interview croisée - Entrepreneurs du haut de gamme made in France CLUB ENTREPRENDRE
notre usine. Il a réalisé un reportage photo en noir et blanc absolument magni- fique. Aujourd’hui, les pho- tos de nos ouvrières sont exposées dans chacun de nos magasins.
Quelle est votre percep- tion de l’échec ?
GA : J’ai vécu en 1993 le dépôt de bilan de l’atelier de confection de mon père, à Paris. Cela a été un trau- matisme, car j’avais arrêté
droit, car l’échec fait gran- dir.
RF : J’ai plutôt de la chance, j’ai une bonne étoile au-dessus de ma tête. Et puis je suis d’un naturel optimiste et heureux. Mais
Pourquoi le luxe français ne déçoit-il jamais ? GA : Je vais tempérer cette idée. Oui, le luxe français séduit toujours, mais on ne sait plus où produire ! Prenez les grands noms du luxe, ils ont de plus en plus de mal à trouver des fabricants à la hauteur de leurs ambi- tions. Ce n’est pas pour rien qu’Hermès a racheté en 2013 la Tannerie d’Annonay, l’un de ses fournisseurs his- toriques, spécialiste de la peau de veau tannée au chrome. L’Italie a su garder les savoir-faire que nous avons perdus. Alors, soyons
A terme, ce sera un grand bouleversement. La Chine commence à s’éduquer à la culture du beau. Au- jourd’hui, les Chinois achè- tent encore des étiquettes. Demain, ils voudront consommer des produits de luxe fabriqués en Europe, surtout en France. A nous de jouer !
130000 sont fabriquées en Isère. Les autres, notamment les mocassins d’été, sont produits en Espagne et en Italie. Mais nous avons re- localisé l’été dernier la fa- brication des chaussures de sport sneakers, jusqu’alors réalisées au Portugal.
Quelles sont les per- sonnes qui vous inspirent ?
GA : A titre personnel, j’ai toujours été très inspiré par ma grand-mère, qui m’a élevé. Elle n’avait pas beau- coup de moyens mais elle regardait toujours les éti-
vigilants !
RF : Les Français ont un problème avec le luxe. Pour eux, le luxe est réservé aux Américains, aux Chinois, aux Russes, pas pour eux ! Mais pourquoi ? Un produit de luxe représente certes un investissement important, mais c’est un produit durable et non jetable. Nous avons des clients, pas forcément fortunés, qui vont économi- ser pour s’offrir une paire de chaussures à 400 euros, parce qu’ils savent qu’elle va durer. Selon moi, le luxe est un état d’esprit avant tout. Qui ne se sent pas va- lorisé quand il porte de belles choses sur lui ? Nous devons redonner ses lettres
RF : C’est une évidence !
Chez Paraboot, nous ne nous
sommes jamais posé la ques-
tion en ces termes car nous
avons décidé depuis toujours
d’être Made in France. Cela
ne nous a pas empêchés d’al-
ler voir ce qui se faisait en
Inde, au Vietnam, en quettes et accordait beau-
Des Chinois m’ont demandé de leur montrer l’usine sur une carte et m’ont dit : « Surtout, ne vendez pas à un groupe qatari, restez Français ! » Régis Feuillet
Chine... mais finalement nous nous sommes dit que nous voulions rester en France. Nous aimons notre région, nous allons nous bat- tre pour rester en France ! Pourtant, l’Etat ne nous aide pas. Certains jours, il faut vraiment y croire ! Mais la France continue de faire rê- ver à l’étranger. Un jour, lors d’un voyage d’affaires, des Chinois m’ont demandé de leur montrer l’usine sur une carte et ils m’ont dit : « Surtout, ne vendez pas à un groupe qatari, restez Français ! ». L’Asie cherche du Made in France et l’his- toire qui va avec. Au- jourd’hui, si produire en France reste un défi, c’est aussi un gage de qualité pour une clientèle fidèle. Nous réalisons 90% de la valeur ajoutée en France. Sur les 260000 paires de chaussures que nous commercialisons,
© DR
RF : Un management parti- cipatif, le plus possible ! J’essaie d’être ouvert et j’aime faire évoluer mes sa- lariés. Beaucoup d’entre eux ont réalisé toute leur carrière dans l’entreprise, j’ai tou- jours veillé à ce qu’ils aient des perspectives d’évolution, un avenir devant eux.
ou une nécessité ?
mais au.
J’ai également toujours ad- miré les grands patrons d’in- dustrie et notamment Chris- tophe de Margerie, l’ancien patron de Total tragiquement décédé, qui s’est battu pour améliorer le futur et a par- ticipé au rayonnement de la France.
Régis Feuillet
RF : Les personnes qui m’ont marqué dans ma car- rière avaient en commun un bon sens inné et de la clair- voyance. Des personnes pas faciles à gérer au quotidien,
directeur général de Paraboot depuis 2012
Sur son dernier exercice clos fin août 2014, le chiffre d'affaires de Richard-Pontvert (l’entreprise qui fabrique les chaussures Paraboot) s’élève à 23 millions d'euros, dont 35% à l'export. Le groupe compte près de 200 salariés (dont 140 en fabrication) et 32 boutiques en Europe.
Le Made in France, un luxe
fond très ouvertes.
mes études à 19 ans pour reprendre les affaires de mon père, décédé. Mais cet échec m’a donné une force extraordinaire. En France, le droit à la seconde chance des entrepreneurs est un sujet tabou. C’est ce qui nous empêche d’avancer ! Je suis un militant de ce
l’échec est indispensable, il doit être l’occasion d’un rebond. Dans mon entre- prise par exemple, quand une erreur a été produite, j’en discute avec la per- sonne concernée et nous essayons ensemble d’en ti- rer les conclusions néces- saires.
GA : Une nécessité absolue ! Je pars en Chine prochai- nement, car Smuggler a été choisi pour être exposant sur le pavillon français qui s’ouvre bientôt à Shanghai. Ce qui les intéresse, c’est que l’on fabrique réellement en France. En Asie, il y a une vraie appétence pour les produits Made in Europe.
Propos recueillis par Anne Diradourian
DÉC. / JANV. 39
de noblesse au luxe en France. Un beau produit de luxe, ce n’est pas forcement de la dorure et des paillettes, cela peut être discret et élé- gant. C’est cela le vrai luxe !
coup d’importance à la pro- venance des produits. Pour elle, acheter un produit fran- çais était un gage de qualité, une question d’éthique, la volonté de faire perdurer un savoir-faire en France. J’ai pris le relais !

