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sue du mandat ou d’une dé- faite électorale, le chef d’en- treprise peut se retrouver sur le carreau, soulève Virginie Calmels : « Dans l’inter- valle, l’entreprise peut avoir pâti significativement de l’absence de son dirigeant. Et s’il y a plusieurs asso- ciés, l’absence ou la faible présence de l’élu peut créer des problèmes avec eux, qui ont le sentiment d’une ini-
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nateur, m’ont évidemment
obligé à trancher. » Un che-
minement similaire à celui
de Pierre Pécoul, P-Dg de
PGDis spécialisé dans la
fourniture de bureau et la
papeterie, et maire de Riom velopper sa société. « Je (20000 habitants) dans le l’avais heureusement bien
Grand Angle - Ils cumulent business et politique PANORAMA Fertilisation croisée
Être élu fait-il devenir meilleur chef d’entreprise ?
production dans le Grand- Ouest. » Le fait d’avoir été vice-président de Dinan Communauté et conseiller général pendant ces années ne l’a pas empêché de dé-
C’est une gymnastique intellectuelle d’osciller entre ces deux mondes, et certains n’y parviennent pas
« Comme toute nouvelle expérience profes- sionnelle à moyen ou long terme, un mandat d’élu est formateur et il en restera nécessaire- ment une expertise complémentaire pour le chef d’entreprise... » Virginie Calmels, ad- jointe d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux, en charge de l’économie, l’emploi et la crois- sance durable, ex-directrice financière de Canal+ et ex-dirigeante d’Endemol France, joue la positive attitude sur la durée. Elle est d’ailleurs rejointe par Marilyn Brossat, maire de Touchay, petite commune de 300 habitants dans le Cher, et par ailleurs dirigeante d’une entreprise de neuf personnes évoluant dans la communication et les objets publicitaires, qui se voit plus à l’écoute depuis que sa fonction de maire l’a obligée à vraiment prendre en considération tous les avis avant de prendre une décision : « Cette notion de travail en groupe, en équipe, n’était peut-être pas si an- crée en moi, et le mandat m’a fait évoluer de ce côté-là. Peut-être que maintenant, dans l’entreprise, j’entends mieux ce qu’on me dit par rapport à une époque passée ». Pierre Pé- coul, P-Dg de PGDis et maire de Riom dans le Puy-de-Dôme, va même plus loin en parlant « d’expérience enrichissante. Je suis ravi d’avoir pu prendre la mairie et de voir com- ment cela se gère, quelles sont les contraintes
insoupçonnées dues à une décentralisation seulement partiellement réalisée. C’est une ex- périence très enrichissante. Tout le monde de- vrait, au moins une fois dans sa vie, passer un ou deux ans dans une collectivité. » Mais à court terme les avis diffèrent du tout au tout. « Passer par un mandat d’élu ne facilite pas les choses dans l’entreprise, loin de là. Il faut même faire attention de ne pas avoir attrapé le virus de la réunionite, ou de la recherche du consensus à tout prix », souligne Michel Vas- part, sénateur des Côtes d’Armor, ex-P-Dg d’une entreprise de prêt-à-porter féminin de 220 salariés, selon qui l’engagement public a compliqué la donne. « La stratégie est géné- ralement dévolue au dirigeant, et je n’ai pas pu m’y adonner pleinement pendant toutes ces années », déplore le Breton. Enfin, outre la moindre attention, l’entreprise peut être pé- nalisée par les réactions intérieures et exté- rieures à l’engagement politique du dirigeant. Celui-ci prend parti, il s’attire donc les sympa- thies comme l’antipathie des salariés, des par- tenaires et fournisseurs. Pour maintenir la cohésion en interne, une position politique neutre serait évidemment plus adéquate.
quité dans la répartition du travail ». Claude Nougein, 67 ans, sénateur UMP de Corrèze, dirigeant du hol- ding familial qui évolue dans des secteurs aussi va- riés que la distribution, l’hôtellerie, le vin, etc., a dû aussi faire un choix : « J’avais pourtant toujours évolué dans les deux uni- vers à la fois. Adolescent, j’étais déjà passionné par la chose politique, et en pa- rallèle de l’ESCP et d’un MBA aux Etats-Unis, j’avais suivi un cursus à Sciences-Po par passion. Lorsque j’ai siégé au conseil régional du Limou- sin dans l’opposition, j’ai pu continuer mes activités entrepreneuriales en délé- guant plus fortement. Mais la vice-présidence du Conseil général de Cor- rèze, puis mon siège de sé-
L’entrepreneur qui fait de la politique a généralement quelques connaissances en matière de sciences écono- miques et de sciences poli- tiques. Ce cumul lui donne une capacité de recul indé-
Puy-de-Dôme : « Prendre la mairie et la présidence de la Communauté de communes est subitement revenu à exercer une activité à temps plein. A 65 ans – je l’avais de toute manière prévu –, j’ai donc « laissé » mon en- treprise à ma fille, même si je reste le P-Dg de cette so- ciété de 90 salariés ». Cer- tains parviennent à faire de la résistance comme le séna- teur des Côtes d’Armor Mi- chel Vaspart, qui a été élu en 1983 au conseil municipal de Pleudihen-sur-Rance en Bretagne. Dans la même année il a racheté les actifs d’une entreprise de prêt-à- porter féminin en liquida- tion, qui laissait sur le carreau 42 salariés. « En 1984 je redémarrais l’aven- ture avec 19 salariés. Et quand je l’ai cédée en 2003 – car je pensais gagner les législatives, ce qui n’a pas été le cas –, elle comptait 220 salariés et trois sites de
structurée au préalable. J’ai pu déléguer nombre de mes tâches à cinq cadres. » Gymnastique d’emploi du temps et arbitrages sont donc requis pour Marilyn Brossat, maire apolitique de Touchay, petite com- mune de 300 habitants dans le Cher, et par ailleurs diri- geante d’une entreprise de neuf personnes évoluant dans la communication et les objets publicitaires : « Il faut réussir à jongler habi- lement et être partout, car c’est un choix et nous n’avons pas le droit de nous plaindre. Je travaille simplement plus tard le soir et plus tôt le matin, et sou- vent le week-end. L’ordina- teur et le téléphone portable permettent d’être joignable tout le temps. Tous les same- dis matins, j’ai une perma- nence à la mairie, les gens peuvent venir me rencon- trer. » Ils sont donc rares à franchir le pas, et ce n’est
d’ailleurs pas totalement un hasard s’ils sont souvent des sportifs accomplis.
niablement bénéfique à la collectivité. « Vice-président du Conseil général de Cor- rèze entre 2005 et 2008, je me suis occupé des affaires économiques et financières. Mes connaissances et mon expérience de gestion d’en- treprise patrimoniale m’ont permis d’éviter le piège des emprunts toxiques indexés sur la roupie indienne par
Matthieu Camozzi
exemple », illustre Claude Nougein. Cette polyvalence est appréciable, d’autant plus que la plupart des poli- tiques sont issus de la fonc- tion publique ou de l’administration. L’élupre- neur apporte une culture complémentaire essentielle selon Jean Christophe Fro- mentin : « Il est vital que certains dans l’Hémicycle
DOUBLE COUP D’ŒIL
Conflits d’intérêt
Le mélange des affaires et de la politique suscite des soupçons de malversation dans l’imaginaire collectif. Les personnages connus qui ont virevolté entre les deux univers – comme Bernard Tapie – n’ont pas for- cément aidé à amoindrir cette méfiance, et ceux qui s’engagent dans la vie publique en faisant des af- faires avec l’Etat par leur entreprise – comme les Dassault de père en fils – non plus. Pourtant le ma- riage des deux univers semble plutôt desservir l’en- treprise que la servir, pouvant impliquer certains désagréments. « J’ai souffert de la suspicion de l’ad- ministration, car certains fonctionnaires politisés ne m’ont pas épargné. Un supermarché à plus de 300km du siège social, et j’étais vu tout de suite comme responsable et frondeur », se souvient le sé- nateur de Corrèze Claude Nougein, dirigeant du hol- ding familial qui évolue dans des secteurs aussi
divers que la distribution, l’hôtellerie, le vin, etc. Les principaux intéressés prennent généralement très vite des dispositions pour éviter les rumeurs. « Il se- rait malvenu de parler d’abus à l’échelle locale, car ces situations sont très surveillées, d’autant plus lorsque l’entreprise en question se place sur les ap- pels d’offres publics », ajoute le sénateur de Corrèze. A tel point que pour Pierre Pécoul, ex-P-Dg de PGDis et maire de Riom dans le Puy-de-Dôme, certains chefs d’entreprise ne peuvent partir à la conquête d’une mairie à cause des contraintes financières que cela impliquerait pour leur l’entreprise : « Pour ne pas mélanger intérêt personnel et intérêt collectif, ils doivent tourner le dos à certains marchés locaux, ce qui peut être une contrainte énorme ». Ceux qui sont au cœur de la fabrique de la loi sont évidem- ment les plus concernés. « J’ai abandonné mon
poste lorsque je suis devenu député, également pour éviter les soupçons de conflits d’intérêts. Celui qui doit légiférer sur la fiscalité des entreprises sera plus à l’aise s’il ne gère pas une entreprise en parallèle », illustre le député des Hauts-de-Seine et maire de Neuilly Jean-Christophe Fromentin. Mais dans un tel contexte de défiance, la vigilance est de mise à tous les niveaux, même les plus locaux. « On est jamais à l’abri d’une rumeur alimentée par des concurrents faisant courir le bruit qu’étant maire, on connaissait telle municipalité et a donc plus facilement remporté le marché », déclare Marilyn Brossat, dirigeante d’une entreprise de neuf personnes évoluant dans la communication et les objets publicitaires, maire de Touchay dans le Cher, commune de... 300 habi- tants !
Julien Tarby
Des garde-fous contre la suspicion
DÉC. / JANV.
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