Page 82 - EcoRéseau n°33
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n°33
Art De VIVre & PAtrImoINe Regard sémantique
Depuis neuf ans, Jeanne Bordeau compose des “tableaux de mots” à partir de collages issus d’articles de presse. Démonstratives et percutantes, ses “compositions sémantiques” accrochent le coeur et la raison. A la fois miroir et interprétation de l’actualité,
ses tableaux décryptent l’époque de manière presque prémonitoire.
Créations thématiques et singulières, ses tableaux mettent en scène les mots-clés d’une année dans des secteurs d’actualité majeurs : politique, économie, crise, culture, société, culture, femmes, développement durable, ressources humaines, verbes. Chaque année, ces dix toiles forment ainsi “une tapisserie de Bayeux contemporaine” et sont exposées courant janvier à Paris.
Nomdutableau: Cartedevoeux,2015,JaneBee Dico d’époque
Emotion sur un temps de confron- tation
De cette carte de vœux se dégage, plus que les autres années, le senti- ment d’un monde qui part dans
La mémoire des mots
Dissonances, ainsi va la désynchronisation du monde
En 2015, j’ai composé un tableau en forme de carte de vœux qui a quelque chose d’étrangement pré- monitoire. Il annonce cette société en rupture où dominent les mots de la violence.
tous les sens, de façon chaotique, insensée, déhiérarchisée. Nous sommes dans un temps de confron- tation et au centre, il y a « l’émo- tion ». « Emotion » des hommages, des marches blanches. « Emotion » qui illustre aussi des moments inat- tendus de l’actualité. François Hol- lande va ainsi mettre en avant le visage bienveillant de « Lucette ». Cette retraitée a pris le café avec le président. Cette pause-café ne va pas interrompre la valse des mots et des instants qui tourbillonnent dans cette fresque à vif.
quées.
Il n’y a pas eu d’année politique, sauf le temps des « régionales » et des départementales. Il y a eu une série de bugs avec « la pollution », « Volkswagen à l’amende » qui re- connaît avoir berné les normes an- tipollution du marché américain. « Uber », cauchemar des taxis, et « Minions », rêve de producteurs, cohabitent. espoir à l’horizon ? Peut-être avec les « écolos geeks », ces bricoleurs du futur qui plan- chent sur des inventions qui chan- geront notre façon de vivre. L’année se termine donc par ces re- gards noirs. regards ombragés par la pollution « COP 21 » et « l’air- pocalypse », regards endeuillés par les massacres de masse, regards noirs, reflets des angoisses. Voilà une rétrospective de 2015 intense comme un « cœur dense ». Au loin, «DarkVador»et«Mars»occu- pent le ciel de la fiction ou d’un monde hors de portée. Hors de por- tée des terroristes ? Un monde qui cherche rêves et espoirs.
en 2016, malheureusement, les mots récoltés disent encore la vio- lence.
Même les robots sont des assas- sins
Sur ce tableau « carte de vœux », intitulé « dissonances », on voit poindre une étrange expression. Il est question de « robots tueurs ». Des terroristes programmés pour tuer, des machines humaines en- traînées à perpétrer des crimes de masse.
Valse des mots en live
Dans ce contexte, se répandent des mots d’une violence sans précé- dent. « Barbarie », « massacre », « chaos » racontent ce séisme du djihad. Un djihad qui tisse sa me- naçante toile grâce aux réseaux so- ciaux, le « cyberjihadisme » devient un sujet de débat et de guerre pour les politiques.
Attention : la valse est vaste et ver- tigineuse. Qu’il est grand en effet l’écart qui sépare ces « migrants connectés » avec des applis pour savoir où il convient de passer la frontière et ces ados qui apprennent grâce à des « tutos » sur Youtube. en toile de fond, on entend « Allah Akbar » comme un nouveau crédo détourné. on entend encore « Ne touchez pas à nos églises » avec une pétition contre la suggestion du recteur de la mosquée de Paris, Dalil boubakeur, de transformer les églises désaffectées en mos-
par
L’ubérisation du monde a été plus loin que l’on pouvait l’imaginer en 2015. Les migrants franchissent les frontières grâce aux applis.
migrants connectés
pays traversés et l’itinérance est plus simple.
tions sont échangées en temps réel.
Jeanne Bordeau
Réseaux transfrontièrs
Paradoxale digitalisation
Fondatrice de l’Institut de
Le migrant de l’an 2015
Google maps sert de boussole, il est un outil qui aide à se repérer géogra- phiquement. WattsApp ou Skype fa- vorisent la communication. Les « migrants connectés » défont la tour de babel mondiale car il suffit d’une appli pour traduire les pan- neaux d’indications ou les consignes données par les doua- niers. et sur Facebook, les informa-
Avec l’invention de l’expression « migrants connectés », un nouveau paradoxe s’est fait jour en 2015. L’accès au smartphone, au Wi-Fi est plus simple que l’accès à l’eau po- table, à la nourriture et même à la démocratie. Sans le savoir, les geeks de la Silicon Valley rendent possible le déplacement sans précédent de réfugiés en quête d’avenir.
la qualité d’expression
Les spécialistes parlent de « novo- migrant ». Celui qui malgré « l’exode » arrive à tisser des ré- seaux et des liens. Les technologies évoluent et le nomadisme numé- rique étend sa toile. Le smartphone devient un outil de survie. Il suffit d’une carte SIm achetée dans les
SePtembre 2016
PROCHAIN NUMÉRO LE JEUDI 29 SEPTEMBRE 2016
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