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Décryptage - Le Big Data dans le sport
STRATéGiE & innoVATion nuMéRiQuE
blématique. Par exemple, dans quelle mesure le fait de bénéficier d’un tel outil d’analyse (qui n’est pas donné) constitue-t-il un avantage déloyal contre ceux qui n’en ont pas ? Et s’il se trouve que les deux équipes utilisent le même prestataire (d’analyse vidéo, puisqu’il est douteux qu’une équipe donne accès aux cap- teurs biométrique de ses joueurs à des adversaires), comment résoudre les pro- blèmes éventuels de pro- priété des données ? « Il n’y a pas encore de stan- dardisation internationale en place, souligne Raffaele Poli. Pour l’instant, les clubs gardent les données. » L’uti- lisation des capteurs pendant les matchs en temps réel (ou quasi) est ainsi limitée pour l’instant – comme au rugby – à la surveillance de ses propres joueurs ou à l’arbitrage (par exemple dans la ligue de basket amé- ricaine).
n’ont vraiment envahi que le football, le tennis et le rugby, autrement dit les sports où les enjeux finan- ciers sont suffisamment im- portants pour que le coût, encore élevé, des systèmes de capteurs et de caméras puisse être considéré comme un investissement intéres- sant. Mais que l’on ne s’y trompe pas : la data est là pour rester. « En un sens, la bataille est déjà gagnée, estime Mehdi Ennaciri. Ce n’est plus qu’une question de temps. » Car la capacité de récolter des données de performances très précises intéresse évidemment tous les sports, particulièrement ceux d’équipes.
La question de la propriété des données pose d’ailleurs d’autres problèmes. À qui appartiennent les data ? À la société qui les rend dis- ponibles, du moins en par- tie ? Au club ? ou encore au joueur ? Et si un joueur change de club, est-ce que ses données personnelles sont rendues disponibles avant et/ou après le trans- fert ? Autant de points très sensibles, car liés à d’im- portants enjeux financiers. C’est tout l’avantage d’ac- teurs comme Footovision, qui ne demandent pas d’in- vestissements matériels lourds et propriétaires, et
permettent de faciliter l’ana- lyse des équipes adverses. Du coup, « dès le début, nous nous sommes adressés aux médias et aux clubs, pour ne pas être enfermés d’un côté de la barrière », explique Mehdi Ennaciri.
entreprises (certaines cotées en Bourse) qu’il est naturel – voire indispensable – de vouloir maximiser les re- venus dissociés des résultats. Si tous les clubs sont loin
de le maximiser. « C’est le terrain sur lequel s’est lan- cée une autre start-up de l’incubateur, Tech for Team, qui propose notamment un modèle de pricing pour les
en jeu », souligne Frédéric Puche. Pour les équipes qui ont la chance d’avoir leur propre stade, l’équiper en WiFi et autres connectiques modernes (autrement dit,
« Maintenant tu connais la meilleure trajectoire, plus d’excuse ! Surfe, je ne veux pas entendre parler de cette tempête ! »
En effet, les sports indivi- duels (professionnels comme amateurs) bénéfi- cient déjà des bienfaits de l’internet des objets. D’une certaine manière, comme c’est souvent le cas dans la révolution digitale, le grand public a presque un temps d’avance sur les pros, grâce aux montres et bracelets connectés, aux applications dédiées au vélo, à la course, au golf... En revanche, le sport amateur par équipe ne disposait – encore – d’au-
GÉRER LES STADES ET SES FANS
Mais l’analyse de données ne sert pas qu’à gagner des matchs. Même si la perfor- mance sportive est insépa- rable des performances fi- nancières d’une équipe, les clubs les plus importants sont devenus à tel point des
A chaque foulée la poussée exercée sur le pied est mesurée, ce qui permet de calculer le déséquilibre sur les deux jambes, et d’identifier la blessure et le remplacement à venir
de posséder leur propre stade, la vente de billets est tout de même une source essentielle de revenu. Et l’analyse de données permet
événements sportifs, ex- plique Benjamin Carlier, responsable du Tremplin, l’incubateur de start-up spé- cialisées dans le sport de la mairie de Paris. L’idée est d’avoir le maximum de ren- tabilité et de remplissage. » Cela implique l’analyse de nombreux facteurs, de la météo à la date en passant par les modes de consom- mation, la performance de l’équipe... La même idée est déjà appliquée par les compagnies aériennes.
passer à ce qu’on appelle un stade connecté) ouvre toute une gamme de nou- veaux services à adresser aux spectateurs. Cela va de la livraison de nourriture, à la diffusion sur portables de ralentis, à des pratiques plus élaborées encore – per- mettant par exemple de li- miter au maximum les bou- chons en sortie de stade. « Par exemple, on peut ima- giner un encouragement au covoiturage, décrit Frédéric Puche. Ou encore, un sys- tème qui repère les insatis- factions des consommateurs sur les réseaux sociaux – par exemple une plainte sur la qualité de la nourriture – et qui propose directement en réponse une solution avant la fin du match. »
cun outil d’analyse. Mais l’arrivée de services comme ceux de Footovision, qui ne demandent que peu de moyens techniques, montre qu’à terme, le sport amateur y viendra aussi.
Une demande multiple
La bonne nouvelle, c’est que la France est plutôt bien partie pour prendre une place de choix sur ce mar- ché. « Nous ne sommes pas toujours en avance dans le sport, mais en innovation technologique, nous sommes
De nombreux publics intéressés
La Data révolution n’affecte pas que les professionnels du sport. Les données récoltées intéressent également d’autres acteurs économiques – au premier rang desquels les médias et les gestionnaires de paris sportifs. Et ces marchés sont suffisamment puissants pour influencer les décisions à venir concernant les questions de propriété des données ou d’exploitation en temps réel. « Dès le départ, le sport a impliqué les paris, rappelle Raffaele Poli. Ce qui est nouveau, en fait, c’est d’utiliser les statistiques pour améliorer la performance... » Pour les médias, il s’agit de pouvoir fournir des analyses rapidement, en repérant des histoires dans le match, ou en sortant un fil de données pour illustrer un article spécifique sur un joueur ; pour les sites de paris, il s’agit évidemment de pouvoir gérer au mieux les estimations, voire de faire du prédictif.
Et enfin, il ne faut pas oublier ceux qui sont, après tout, les plus gros consommateurs de statistiques sportives : les fans, qui adorent décortiquer des chiffres, débattant de savoir si tel joueur est meilleur que tel autre, si leur équipe aurait dû recruter untel ou untel... Bien souvent, d’ailleurs, ils n’avaient pas attendu l’arrivée des capteurs pour faire leurs propres statistiques. Par exemple, la base de données du jeu Football Manager, considérée comme l’une des plus complètes au monde, est entièrement construite grâce aux apports des fans.
ns », sourit Ben-
Par ailleurs, suivant en cela une autre tendance écono- mique majeure, pour attirer les clients, il faut leur pro- poser des services à forte valeur ajoutée. Ce qui veut dire les analyser et adresser au mieux leurs besoins (et si possible les prévenir). De fait, « tout ce qui se fait par ailleurs pour le retail en terme de Big Data entre
TOUS LES SPORTS SERONT IMPACTÉS Pour l’instant, les capteurs
plutôt bo.
jamin Carlier. L’une des deux entreprises leaders du domaine, Amisco Prozone, est d’origine française, et autant Footovision que Ma- cLloyd suscitent l’intérêt outre-Manche et outre-At- lantique. Et ce n’est que le début...
Jean-Marie Benoist
Juin 2016 57

