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n°31
STRATéGiE & innoVATion nuMéRiQuE Regard digital - Bernard Stiegler, philosophe, directeur de l’IRI et d’Ars Industrialis Entretien avec une figure clé de la transformation numérique
Changer le logiciel de notre économie Revenir aux fondements du Web et faire de l’automatisation une alliée vers une économie mondiale nouvelle,
Quelles sont les missions de l’IRI et d’Ars industrialis ?
L’iRi a dix ans et est un institut qui réalise de la R&D. Le but est de déve- lopper des prototypes. A l’origine, l’activité se concentrait sur les techno- logies culturelles et notam- ment sur les dynamiques des sites de partage. Depuis cinq ans, nous travaillons sur les technologies de la connaissance culturelle. Le but est de faire travailler des chercheurs avec les in- dustries culturelles, l’édi- tion, et de réinventer la cul- ture en inventant de nou- veaux modèles de coopé- ration et de production de contenus – finalement de développer des alternatives au modèle californien de la Silicon Valley. Ars in- dustrialis, lui, n’est ni un think tank, ni un cabinet conseil. C’est un groupe- ment de citoyens qui sou- haitent développer des pistes de réflexion et d’ac- tion sur l’industrie de de- main, qui passe inélucta- blement par le numérique.
Quel est votre positionnement ? nous ne nous opposons pas foncièrement au modèle do- minant, mais nous essayons de développer des exigences de qualité plus grandes qui renouent avec l’esprit initial du Web : c’est-à-dire dé- velopper le savoir et la connaissance, et non contri- buer à sa destruction via son automatisation. Ce fai- sant, nous nous appuyons sur des technologies dites « nég-entropiques », terme notamment hérité de la théorie des systèmes qui démontre que l’homogé- néisation et l’unification – l’entropie – ne favorisent pas, de fait, de nouveaux modèles, et créent des sys- tèmes fermés. Les GAFA et le Big Data reposent sur ce modèle, avec le déve- loppement des algorithmes
54 Juin 2016
basée sur la diversité et le contributif. impossible n’est pas Bernard Stiegler.
type de revenu, un revenu contributif qui se différencie du revenu minimum car il repose davantage sur un modèle qui se rapproche de la rémunération du statut d’intermittent. Autrement dit, à l’image des milieux artistiques et du spectacle, il s’agit de rétribuer les per- sonnes qui développent un savoir-faire unique et qui le partagent.
sée ne correspond pas au modèle actuel des start-up qui consistent davantage en des plateformes de préda- tion qui aboutissent à de la pression sociale. nous de- vons nous en inspirer. A moyen terme, les entreprises industrielles auront des co- bots qui travailleront avec les individus. L’idée est de faire des individus des in- termittents de l’industrie qui ne subissent pas l’au- tomatisation mais qui au contraire deviennent des processeurs de robots. L’au- tomatisation peut être po- sitive si nous formons les gens et repensons les for- mats de données pour que les robots puissent produire quelque chose de nouveau. Finalement, il faut revenir aux premières ambitions du Web, avant qu’il ne soit phagocyté par les plate- formes de captation de don- nés. il faut rétablir un web « nég-entropique ». L’exem- ple concret le plus parlant reste celui de Wikipédia qui fait collaborer 80000 personnes à l’aide de bots. L’automatisation doit être pensée pour favoriser la contribution et la collabo- ration.
Fiesta entre potes digitaux...
et de l’analyse des moyennes. nous pensons au contraire que l’économie doit produire de la diver- sité.
Concrètement, quelles sont vos solutions ? nous avons présenté un ter- ritoire laboratoire inédit en décembre 2015 en Seine- Saint-Denis, en partenariat avec orange et Dassault
Ne travailler qu’avec le Big Data et les géants
de la donnée tels que Google pourrait aboutir à une forme de totalitarisme
concernés ont été identifiés comme étant précurseurs : l’enseignement supérieur, l’industrie éditoriale, la communication. Le but est aussi de créer de l’externa- lité positive qui profite au plus grand nombre, à l’image de Wikipédia qui produit de la valeur hors monétisation.
Quelles seraient les dérives de l’automatisation ?
Sur quoi repose cette nouvelle économie ? nous avons une responsa- bilité sociale lourde. La vie n’est plus certaine à échéance courte et l’homme est devenu une force plus forte que la nature en in- fluant sur la trajectoire de
nous développons ainsi des démarches en matière de
ne travailler qu’avec le Big Data et les géants de la donnée tels que Google pourrait aboutir à une forme de totalitarisme. En paral- lèle, des études ont été me- nées au sujet de l’automa- tisation et évoquent jusqu’à 50% des métiers menacés dans les 20 ans, ce qui pose
la biosphère.
A l’égard des générations futures, nous devons pro-
Par ailleurs, avec Dassault Systèmes, nous travaillons sur une plateforme d’intel- ligence collective qui per- mettrait de travailler autre- ment. Exemple d’une autre manière de travailler : dans le bâtiment, l’architecte Pa- trick Bouchain a développé un nouveau modèle d’in- dustrialisation des chantiers
Pour accompagner ce projet en Seine-Saint-Denis, nous avons aussi ouvert une nou- velle chaire de recherche contributive avec la maison des sciences de l’homme de Seine-Saint-Denis. nous réfléchissons sur ce qu’est la disruption à la française : qu’est-ce que créer sans tout détruire pour la société, les entrepreneurs...? nous allons financer une ving- taine de thèses transdisci- plinaires pour faire émerger cette nouvelle économie.
Systèmes. Le but de cette expérimentation est de pro- poser un autre modèle de croissance, une nouvelle économie, et de prototyper des innovations à la croisée des champs disciplinaires sciences dures, informa- tique, sciences humaines. L’expérimentation va courir sur dix, voire 20 ans. nous sommes sur le long terme. Les domaines d’application
logiciel libre pour partager le savoir et l’augmenter. nous ne croyons pas que le Big Data et l’algorithme vont supplanter la connais- sance. Ces derniers vont au contraire l’aider. Même s’il s’agit d’outils puissants d’aide à la décision, il s’agit d’outils d’analyse et non de synthèse, donc non dé- cisionnels.
un problème macro-écono- mique à long terme. En re- vanche, nous pouvons uti- liser les automates pour construire une nouvelle éco- nomie qui renoncerait à 250 ans d’entropie, basée sur le développement du savoir de façon contributive. Dans le cadre de notre ex- périmentation à la Plaine Commune, nous souhaitons mettre en place un nouveau
duire quelque chose de nou- veau, mais cela ne se can- tonne pas à l’économie verte. Le problème principal demeure celui de changer le comportement des indi- vidus et de composer avec l’automatisation pour re- distribuer la valeur, changer les modes de production et de consommation. En bref, repenser l’économie.
et a participé .
de rénovation urbaine en faisant travailler unique- ment les habitants du quar- tier. Le but était également de requalifier les personnes. une nouvelle manière de travailler qui ne peut pas exister sans les nouvelles technologies.
Ce nouveau mode de pen-
Propos recueillis par Geoffroy Framery
à des travaux
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