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Grand Angle - Uberisation de l’économie PaNORaMa
la chaîne, de l’attitude du législateur, etc.? Franck Mo- rel, avocat associé chez Bar- thélémy avocats, invité de la table ronde du Mouve- ment ETHiC interroge : « Les technologies créatrices de ces nouvelles structures d’intermédiation posent ma- nifestement la question du statut de la personne qui rend service. Quelles bar- rières à l’entrée pour assurer un niveau de protection sa- tisfaisant ? Quelles exi- gences en matière de quali- fications minimales ? Quel degré d’implication de la plateforme ? Ce question- nement doit être mené métier par métier. »
dite réputation et de la re- mise en cause des compé- tences du prestataire, note Bruno Teboul. Il faut dis- tinguer le consommateur du citoyen. Si noter le chauffeur permet de participer au branding de la marque ; il
Mais il faut se questionner sur la position à adopter en tant que consommateur et citoyen: « recourir à Uber, c’est alimenter le revenu de ces plateformes qui profitent des infrastructures publiques tout en dérogeant aux lé-
remplacer l’ancien mono- pole par un autre monopole. L’esprit jeune, babyfoot, es- paces de repos et « cool at- titude » concerne la frime et la presse, car ces entre- prises possèdent de grandes ambitions et veulent dicter
cio-économique qui concilie les intérêts de chaque partie prenante. La Zooz.org, start- up collaborative de trans- ports urbains israélienne, n’est pas qu’innovante via l’utilisation de la technologie blockchain. Elle l’est aussi
intellectuelles et intermé- diaires. Par exemple, il est fort probable que le besoin en médecins soit moins grand, mais que ces derniers soient mieux formés et rom- pus à des exercices de ges- tion de nouvelles technolo- gies ». Cette robotisation est déjà en marche. Uber aurait déjà investi 500 mil- lions en 2013 pour travailler sur la voiture autonome et constitué une équipe de 40 chercheurs issus de l’uni- versité de Carnegie Mellon, réputée mondialement pour ses recherches dans l’élec- tronique et les sciences in- formatiques. Un premier pas pour se passer des chauf- feurs, tandis qu’amazon li- vre déjà ses colis avec des drones... Les débuts d’un « Métropolis » à la Fritz Lang? « La généralisation de ces plateformes low-cost
L’uberisation n’est que la première vague d’un phénomène plus large que nous embrassons tous: celui de la computerisation et de la mécanisation cognitive
LE CLiEnT GRAnd GAGnAnT : ConsommACTEuR vs ConsommATEuR CiToyEn ?
vERs dE nouvEAux modèLEs PARTiCiPA- TiFs ?
Cette manière de redistribuer les cartes symbolise par ail- leurs une réponse - ou du moins ses prémices?- face aux limites de notre système économique et politique en matière d’emplois. « C’est une prise en main de la so- ciété par les gens qui veulent créer leur propre job. Si l’on s’attarde sur les chiffres des chauffeurs Uber, 62% d’entre eux étaient au chô- mage et n’avaient aucune perspective de reprise d’ac- tivité. L’uberisation a au moins permis de casser ce schéma, même si nous pou- vons encore faire mieux à l’avenir », souligne denis Jacquet.
Ne nous leurrons pas. L’ube- risation n’est pas le seul fait des entreprises. L’idée est corroborée dans la Harvard
faut espérer que le groupe- ment de consommateurs soit un jour assez puissant pour inquiéter ladite marque ». Pour le client final, c’est la conception même de la consommation qui est mo- difiée, car les nouvelles mo- dalités d’acquisition passent par le partage et la collabo- ration. Le phénomène est définitivement une révolu- tion d’usage. L’avènement de l’économie de l’utilité. Un bateau, une voiture, un appartement, un local, un
gislations fiscales. Nous sommes des consommateurs éclairés et il importe de se demander à qui profite réel- lement l’Uberisation. Si les consommateurs sont asso- ciés dans le branding, cette forme d’empowerment est pour l’instant restreinte. En parallèle, les prestataires, en situation de dépendance économique, ne sont pas as- sociés à la réussite de l’en- treprise. Le rapport de force est donc unilatéral », com- mente Bruno Teboul.
leur propres règles en chan- geant la donne. »
parce qu’elle associe chacun de ses chauffeurs au capital de l’entreprise. « Les tech- nologies mises en place dans la cadre de l’uberisation sont également investies dans de nouvelles formes de coopérativisme écono- mique, d’organisations en- trepreneuriales qui ne visent pas la levée de fonds astro- nomique ni l’introduction
Des limites à l’uberisation ?
Business Review, où Jeremy Heimans et Henry Timms démontrent que les entre- prises qui réussissent au- jourd’hui sont non seulement innovantes d’un point de vue technologique, mais in- carnent également de nou- veaux modèles économiques qui intègrent les velléités croissantes des individus d’être associés au service. « C’est à la fois une carac- téristique astucieuse et per- nicieuse de ce modèle. Tout le monde peut noter tout le monde. Les conséquences sont considérables, les no- tations peuvent décider de la qualité de service, de sa
appartement,... Les biens à forte valeur ajoutée ont la cote. « L’uberisation peut s’appliquer à tout ce qui est en surcapacité et redis- cute le modèle de la pro- priété pour rendre les usages fluides et mieux exploiter les biens », explique denis Jacquet, président de l’ac- célérateur Parrainer la crois- sance et cofondateur de l’ob- servatoire de l’Uberisation. Enfin, le phénomène illustre la transition vers une nou- velle forme de capitalisme. L’idée n’est pas de défendre le modèle capitaliste existant pour vilipender l’hyperca- pitalisme de ces start-up.
Vous l’aurez compris. L’idée n’est pas de crier au scandale mais il importe de décrire les rouages d’une économie qui nous faciliterait bon nombre de petites tâches au quotidien. « D’autant que ces entreprises, ces licornes, très fortement valorisées, n’ont pas de vocation so- ciétale et n’évoquent pas un intéressement possible des citoyens et des presta- taires », note Bruno Teboul. Et denis Jacquet de com- pléter : « le phénomène est assez naturel. Ces start-up n’ont pas obligatoirement envie d’être dans la philan- thropie : leur but est de
L’uberisation serait-elle aussi le début de nouvelles op- portunités économiques? « Les start-up qui s’inspirent d’Uber ont besoin de solu- tions marketing d’acquisi- tion mobile, de solutions de paiement dédiées aux places de marché mobiles, ou d’ou- tils pour assurer la sélection et la gestion des indépen- dants référencés sur la pla- teforme, analyse Morgane L’Hostis. C’est déjà le cas aux États-Unis où un éco- système se développe. En parallèle, l’essor du free- lance va notamment néces- siter un besoin d’accompa- gnement légal, d’une assu- rance professionnelle, d’une mutuelle,... ». La question de la destruction créatrice d’emplois causée par les nouvelles technologies est donc au cœur du débat. Tout comme à l’époque du for- disme...
au Nasdaq », remarque Bruno Teboul.
Reste que l’uberisation de l’économie pose deux ques- tions fondamentales quant à notre avenir économique, social et professionnel. Si les deux experts interrogés pour ce dossier se rejoignent sur l’impérieuse nécessité de trouver des solutions en matière de gouvernance et de transparence des méga- données, Bruno Teboul est plus vindicatif à l’égard du phénomène. Selon l’expert, l’uberisation n’est que la première vague d’un phé- nomène plus large que nous embrassons tous : celui de la computerisation et de la mécanisation cognitive : « les progrès en intelligence artificielle et dans le ma- niement des métadonnées vont entrainer une uberisa- tion de certaines professions
et tout ce qui va s’ensuivre : l’algorithmisation de l’éco- nomie, la robotisation, le développement de l’intelli- gence artificielle forte vont rebattre toutes les cartes. Le cabinet Nesta pour le marché britannique ou Ro- land Berger pour la France ont déjà pointé que près de 45 % des jobs seront auto- matisés dans à peine 10 ans, tout comme les études américaines de l’institut
Par ailleurs, certaines ini- tiatives que l’on pourrait qualifier d’uberisantes met- tent en avant un modèle so-
Bruege, du MIT, d’Oxfo. ou du World Economic Fo- rum sont unanimes sur les chiffres et donc les prévi- sions. Et trois millions d’em- plois pourraient disparaître d’ici 2025. Les emplois re- cherchés seront hyperqua- lifiés, hyperpécisalisés », conclut Bruno Teboul.
Geoffroy Framery
Mai 2016
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