Page 22 - EcoRéseau n°29
P. 22

www.ecoreseau.fr
n°29
PANOrAMA Hexagone - La réforme orthographique en question
Dans chaque numéro EcoRéseau Business revient sur une problématique très commentée de l'actualité française,
débateurs opiniâtres(atres?)
l’amoureux des incongruités du français
remier champion de France d’or- thographe en 1985 et champion du monde d’orthographe en 1992
Pour Fabrice Jejcic, le terme de « réforme »
est d’ailleurs abusif, il préfère parler de « rec-
tifications ». « Des rectifications qui corrigent
des erreurs et des ano- L’orthographe rants] et les simples malies », souligne-t-il. femmes ». Tout est Et de citer les exemples est un outil de dit !
afin de la décortiquer et de la mettre en perspective (historique, géographique,...)
les partisans et opposants de la réforme, approuvée en 1990 par l’Académie française mais jamais réellement appliquée, s’affrontent à nouveau. Points de vue.
Par Séverine Renard
Ule pourfendeur de l’élite orthographique
Brun*
o dewaele
ne vision sur plusieurs siècles de quiamaintenul’orthographelaplusconser- l’histoire et de l’évolution de l’or- vatrice. « C’est la seule langue romane à thographe française permet sans avoir gardé les complications : théâtre, phar-
P
débat actuel. Plein de sagesse et fort d’années de travaux sur le langage, la dialectologie, les rectifications orthographiques et la fluc- tuation graphique, le responsable de recherche, rattaché à l’Unité mixte de recherche CNrS- Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, pose un regard dépassionné sur la réforme de l’orthographe.
voire même à en avoir ajouté. le mot “né- nuphar”, d’origine arabe, ne prend pas de “ph” dans sa langue source et s’écrivait nénufar en 1878... Pourquoi donc ces com- plications propres au français ? Parce que « l’orthographe est un outil de distinction sociale ». En 1673, l’académicien Mézeray expliquait : « La Compagnie [l’Académie] declare qu’elle desire suiure [suivre] l’an- cienne orthographe qui distingue les gents de lettres d’auec [avec] les jgnorants [igno-
champion du monde d’orthographe
doute de prendre un peu de hauteur sur le macie, bicyclette... », indique Fabrice Jejcic.
à New York, Bruno dewaele reconnaît qu’il ne peut « avoir qu’un préjugé dé- favorable sur la réforme ». « En tant que compétiteur, j’adore les incongruités. Les pièges de l’orthographe, c’est toute la saveur de la langue », affirme ce pro- fesseur agrégé de lettres modernes à la retraite. Pour gagner ses titres et obtenir un zéro faute au seul concours mondial d’orthographe jamais organisé, il n’a pas ménagé ses efforts : « Il fallait s’astreindre à 13 heures de travail
sieurs formes là où une seule était ac- ceptée ? », dénonce Bruno dewaele. Pour le président du comité d’experts du projet voltaire (test d’orthographe et exercices d’orthographe en français), l’orthographe, c’est avant tout « donner des choses fixes et sûres aux élèves. Tout n’est pas rationnel dans l’orthographe traditionnelle, mais la réforme inclut de nouvelles incongruités. A choisir je préfère les premières ! », tranche-t-il. Environ 2400 mots sont concernés par la réforme, mais Bruno dewaele craint de voir se profiler d’autres projets. « Il
des familles désaccor- « En privilégiant la dées avec chariot qui distinction sociale logique et en ratio-
par jour en période
de préparation de
concours ! »
Ceci dit, en posant un
regard objectif sur la
réforme, Bruno de-
waele se dit globale-
ment insatisfait. « Certains aspects sont fondés, comme la révision de la conju- gaison des verbes en -eter et en -eler. Mais si on se mêle de corriger certaines aberrations, alors qu’on évite d’en ajou- ter », résume-t-il. Et de dénoncer l’im- broglio autour des mots qui conservent leur accent circonflexe et ceux qui le perdent, avec parfois des différences selon le genre et le nombre. les modifi- cations des mots composés laissent éga- lement perplexe cet amoureux de l’or- thographe. « Dire qu’il ne faut pas de “s” à porte-avion au singulier car le “s” est la marque du pluriel, c’est arrêter de raisonner. Cela n’a aucun sens. Un porte-avions porte nécessairement plu- sieurs avions comme un sèche-cheveux sèche plusieurs cheveux. Et puis, où est la simplification quand on autorise plu-
Avril 2016
est question de revoir la règle des verbes au participe passé pour toujours ac- corder avec l’auxiliaire être et jamais avec
ne prenait qu’un “r” et
imbécillité prenant deux “l”, en contradiction avec les autres mots de leur famille. Autres exemples : évènement dont l’accent grave sur le deuxième “e” permet de mettre l’or- thographe en conformité avec la prononciation, tout comme l’ajout d’un accent aigu sur le verbe “asséner”.
la réforme de 1990 que la ministre de l’Edu- cation nationale, Najat vallaud-Belkacem, a décidé d’appliquer, serait donc tout simplement une manière de corriger les bizarreries de l’orthographe française. Pour le linguiste, auteur d’une quarantaine de publications, les médias ont largement désinformé les Français. « Dire que la réforme était voulue par la Ministre alors qu’elle date de 1990, dire que nous allions écrire en phonétique... est un tissu de mensonges », s’insurge-t-il. l’expert rappelle que l’orthographe est avant tout un système de conventions basé sur un choix politique et que le français est la langue
nalisant le système orthographique, le français devient plus facile à enseigner. C’est moins de casse-tête pour les élèves et les professeurs car il y a moins de règles à mémoriser », affirme le chercheur. Pas de perte d’identité pour autant, puisque « l’orthographe n’est pas la langue, le français ne cesse de s’enrichir ». Et si le système orthographique doit rester la norme, Fabrice Jejcic regarde d’un œil plutôt amusé l’orthographe des textos. « Ce sont d’excellents exercices et une façon de jouer avec la langue sans que l’orthographe en pâtisse »,
Une société du moindre effort
analyse-t-il. .
Pendant quelque temps, deux orthographes devraient cohabiter librement. « Les anciennes générations ne peuvent pas désapprendre et les jeunes générations vont apprendre d’une nouvelle façon. Ensuite, il faudra faire le bilan et valider l’orthographe la plus prati- quée », conclut le linguiste.
l’auxiliaire avoir, croit-il savoir. Et là je ne suis pas du tout d’accord. » S’il est vrai que les fautes sont souvent provo- quées par la grammaire, l’auteur de « 101 dictées », publié en mars, refuse « une société du moindre effort » et incite à « réfléchir à ce qu’on écrit ».
Fabrice Jejcic
« Refaire une langue ne se décrète pas. L’orthographe évolue lentement, au fil des siècles. Il vaut mieux laisser faire qu’imposer des règles qui conduisent à
linguiste et ingénieur de recherche au CNRS
*
denouvellesaberrations,aulieude. tionaliser l’orthographe », estime Bruno dewaele. Mais plus qu’à un attachement des Français à leur orthographe, le chro- niqueur de langue à La Voix du Nord at- tribue les protestations suscitées par l’ap- plication de la réforme au conformisme national et au refus du changement.
ra-
22
©
é
r
i
c
P
o
l
l
e
t
©
d
r


































































































   20   21   22   23   24