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n°27
GALAXie eCOréSeAU Rétrospective - Le curseur nationalisme/patriotisme s’est-il déplacé ?
Aux armes, et caetera
Dans chaque numéro, EcoRéseau Business vous propose de revenir sur un événement ou une institution qui fait l’actualité, en les mettant en regard de ce qu’ils étaient ou auraient pu être il y a un demi-siècle. Pas question de comparer l’incomparable, de fustiger ou de glorifier le passé. Simplement de montrer que non, ça n’était pas forcément mieux avant.
LLes Français, semble-t-il, n’aiment plus la France. et les drapeaux ne sont de sortie qu’au soir des grandes victoires sportives ou des drames nationaux. Comme une source souterraine qui rejaillit quand le besoin s’en fait sentir. et cela dure depuis 50 ans...
a France est schi- « Je ne crois pas, répond zophrène. Nous Serge Berstein. L’attache- nous en doutions. ment de la population à la
Nous en sommes mainte- nation ne passe simplement
nant certains. 13 novembre 2015, Paris est touché en plein cœur par les attentats islamistes. dans ce pays où le drapeau est ringard et chanter la Marseillaise un signe d’arriération in- tellectuelle, on se met à ar- borer le Bleu-Blanc-rouge à sa fenêtre, à donner du « Je-suis-Paris, je-suis-la- France », et à s’émouvoir en entendant les paroles de rouget de l’isle reprises à Madrid, Londres, New- York ou Berlin. Surviennent alors les élections régio- nales, dix jours plus tard. Le Front National part ou- vertement et ostensiblement patriote et nationaliste et se voit, comme à chaque élection, affublé des sobri- quets les plus doux : pétai- nistes, fascistes, nazis pour les plus modérés... drôle de rapport que celui de la France à elle-même et des Français à leur pays. Peut- être à voir avec une ques- tion de vocabulaire, comme souvent.
« Il ne faut pas confondre patriotisme et nationalisme, prévient Serge Berstein, professeur émérite à Sciences-Po, spécialiste de l’histoire politique des XiXe et XXe siècle. Le patrio- tisme est un simple atta- chement à la terre natio- nale, à la culture, aux arts, une fierté d’appartenir à un peuple dont l’histoire se confond avec celle de la civilisation occidentale. Le nationalisme est une doc- trine politique qui conçoit le patriotisme conduit par un état fort afin d’assurer la grandeur de la France. » Parmi les nationalistes, on doit à Michel Winock une
Et dire que les Américains ont un aigle...
ses partisans, la nation dans sa globalité n’est plus valable puisque le monde est composé de classes so- ciales. Et la lutte des classes doit l’emporter sur le pa- triotisme ou le nationa- lisme. Cette idée sera par exemple porté par Gustave Hervé, qui expliquera vou- loir planter le drapeau fran- çais dans un tas de fumier. » Autres opposants, certes
pas par des formes osten- tatoires. Mais je pense que le fait d’éviter les manifes- tations visibles de patrio- tisme ne signifie pas for- cément un désamour pour la patrie. » Aussi les Fran- çais ne laissent-ils sourdre leur patriotisme latent que lors d’événements excep- tionnels – Coupe du Monde 1998 – ou tragiques – at- tentats de novembre 2015. « Peut-être ce souhait de rester discret s’explique-t- il par la volonté du vivre- ensemble, avance l’histo- rien. Car s’afficher comme un amoureux de la France peut être pris comme un moyen d’exclure ceux qui n’en sont pas. »
Pour autant, un élément semble avoir changé depuis le milieu du siècle dernier. Ce n’est pas l’amour de la France, mais la vision de la France. Sous de Gaulle, le verbe du Général fera croire aux Français qu’ils sont encore et toujours le peuple élu, capable de tenir tête aux Américains. depuis plusieurs décennies, le mi- rage s’est évaporé. Les Français voient la France telle qu’elle est : une an- cienne très grande puis- sance, qui glisse des pre- mières places aux places d’honneur pour finir dans le milieu de tableau. Une nation qui se rappelle au- jourd’hui autant de Philippe Pétain que de Jean Moulin. Pour qui Napoléon fut au- tant un dictateur qu’un conquérant.
Olivier Faure
seconde division, entre un nationalisme fermé, exclu- siviste, qui se referme sur l’identité nationale et trie ce qui est « vraiment fran- çais » de ce qui ne l’est pas. Un courant incarné par Charles Maurras. et puis, àlafoisenfaceetàcôté, un nationalisme ouvert, qui souhaite lui aussi un etat fort, mais accepte de jouer avec le reste du monde, en
cours des âges ? de manière générale, depuis la fin du Xviiie siècle, le Français est patriote. Pour une raison simple : l’idée de nation est consubstantielle à la modernité, représentée par les acquis de la révolution. Au XiXe siècle, les idées de Jules Guesde viendront fendiller cette belle unité nationale, mais de façon très marginale. Au XXe, les
catégories ne disparaîtront pas, mais la question de l’attachement au drapeau se posera avec moins d’acuité. « Ce sont des an- nées de paix internationale – mis à part les conflits coloniaux –, c’est aussi la période des Trente Glo- rieuses, poursuit l’historien. La croissance transforme les conditions de vie. Le mot d’ordre, c’est la consommation. Cela ne re- met pas en cause l’atta- chement national, qui reste ancré au tréfonds des consciences, mais ce n’est plus vraiment le sujet. » Aussi les envolées gaul- liennes sur la grandeur de la France sont-elles davan- tage la cerise sur le gâteau du confort des ménages que la préoccupation pre- mière des Français.
Eviter les manifestations visibles de patriotisme ne signifie pas forcément un désamour pour la patrie
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faisant en sorte que l’in- choses changent. L’idée de marginaux, au patriotisme fluence française à l’inter- nation au sens d’attache- ambiant, les instituteurs de national demeure forte. Une ment à la terre nationale, à l’entre-deux-guerres. « Eux vision évidemment incarnée un passé magnifié, reste considèrent que le bonheur par le Général de Gaulle. très largement répandue. de l’individu est préférable
Mais « au sein du courant à l’intérêt de la commu- voilà pour les définitions. socialiste va apparaître nauté. »
L’amour reste. Mais l’aimée
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Février 2016
Mais qu’en est-il de l’im- l’idée d’antipatriotisme, ex-
prégnation de ces idées au plique Serge Berstein. Pour dans les années 50-60, ces
Les choses ont-elles donc vraiment changé en 2015 ?
est imparfaite.


































































































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