Page 12 - EcoRéseau n°26
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PANorAmA Grand Angle - Grands phénomènes de mode « cool »
L'occasion pour EcoRéseau d'enquêter sur le sujet principal du panorama, politique, sociétal ou macro-économique
instagram, après les exten- gré l’esclavage. Rien ne l’af- ginaire fort de contre-culture
sions de barbe ? La mode évolue, et les ringards d’hier seront peut-être dans le vent demain... mais que va donc faire EcoRéseau dans cette galère remplie de chemises à carreaux, de tatouages, car- digans deux tailles en dessous de chez American Apparel et autres tendances capillo- tractées ? Le philosophe Gus- tave thibond ne disait-il pas qu’être dans le vent n’est qu’une ambition de feuille morte ? Sujet frivole ? Loin de là. roland barthes éta- blissait une distinction entre la pratique universelle de la parure et la mode. La mode, ce ne sont pas seulement des vêtements et des accessoires, mais aussi un langage qui s’adapte à un temps et à un espace. Elle raconte une his- toire. « Le port d’un vêtement plutôt qu’un autre, écrit ro- land barthes(1), est un acte de signification (...), et donc un acte profondément so- cial. » il ne faut pas sous- estimer ces sentiments d’ap- partenance à des groupes d’après michel maffesoli, sociologue, professeur émé- rite à Paris-Descartes, père du concept de tribus post- modernes(2), qui constate la «morcellisation» de la so- ciété, la naissance d’une mul- titude de micro-groupes selon des goûts sexuels, religieux, musicaux, sportifs... « Ces sujets ne sont pas si légers. Les gens se fédèrent avec d’autres en fonction des vê- tements qu’ils portent, de la manière avec laquelle ils se coiffent, consomment, s’ex- priment... Et l’intelligentsia, encore focalisée sur le logi- ciel de République une et
Déjà le ringard de service ?
fecte, même les contraintes physiques. Le hipster se lève quand il veut et n’a pas de hiérarchie, garde ses baskets, est son propre patron. Il lance des marques de soins pour sa barbe et se veut dé- fricheur, montreur de ten- dances », décrit Pascal mon- fort. Le cool des années 2010 ? Chaque décennie a ses totems (cf. encadré), sauf qu’aujourd’hui ce référent est devenu un eldorado pour les marques de mode, de voyage, de bouche... qui identifient une typologie de consommateurs. Le bon marché n’a-t-il pas organisé une exposition, avec un étage dévolu aux hipsters et à l’uni- vers de brooklyn et des bar- biers ?
et de rejet du système. La connotation politique était forte, même dans les signes de la mode. « A l’origine les contre-cultures cherchent à sortir du conformisme et des classes sociales. On veut vi- vre en dehors des grands ensembles massifs dans le- quel on ne se reconnaît pas », observe michel maffesoli. mais le paradigme politique d’hier a fait place à un para- digme culturel. « Les hipsters sont critiques, mais ils ne sont pas dans la contestation du système. Ils sont dans le système. L’individualisme contestataire a fait place à l’individualisme consumé- riste. Il s’agit avant tout de consommer de manière non standardisée, de sélectionner ses produits, de privilégier le bien-être », constate Gilles Lipovetsky, essayiste et pro- fesseur agrégé de philoso- phie, expert de la postmo- dernité(4). Est-ce à dire que l’imaginaire révolutionnaire s’est effondré ? Certainement. Les vrais contestataires au- jourd’hui sont à rechercher parmi les partisans de la fru- galité heureuse, mais ceux- ci se comptent sur les doigts de la main. on se différencie par le goût seulement. « Nous ne sommes plus dans le refus de travailler, la non accep- tation de l’autorité ou de la discipline. Le hipster gagne bien sa vie, il recherche des produits vintage, écolos, dé- calés, un mieux-être, un confort, et du coup y passe plus de temps et met plus d’argent que les autres ! Il ne cherche pas à influencer le système, il s’y déploie », insiste le philosophe. il n’as-
PUNKS
indivisible, n’a pas intégré
O tempora ! O mores !
des revers à ses pantalons », explique Pascal monfort. Le hipster s’empare des nou- velles tendances avant de les abandonner au commun des mortels. Avec une longueur d’avance, celui qui a redonné ses lettres de noblesse aux quartiers de Lower East Side
ce phénomène qui a com-
Ce vénérable barbu au sac à dos Herschel qui hante les coffee-shops et conduit son vélo à pignon fixe serait déjà dépassé. « Il fait partie de ces terminaisons inventées par des journalistes ou com- municants souhaitant mar-
mencé depuis plus de 30
(3)
ans . Les jeunes évoluent
DANS LE SYSTÈME CEPENDANT
La grande différence avec les hippies ou les punks est que ce mouvement n’est pas
encore plus en tribu que leurs aînés, et il faut en tenir compte pour les manager, communiquer avec eux et même leur vendre des choses. » Dans les années 2010 l’apparition du hipster – nouveau mot qui mêle so- ciologie et novlangue life- style, comme les Américains savent si bien le faire – à brooklyn n’est donc pas si anodine. il représente beau- coup plus qu’une manière de s’habiller d’abord décalée – devenue par la suite mou- vement très «mainstream» grâce aux réseaux sociaux. « C’est un peu la revanche de la Province sur le cœur de ville comme Manhattan », remarque Pascal monfort, directeur de la mode et de l’image au sein du magazine Sport&Style du groupe L’Equipe, consultant et pros- pectiviste.
La mode est aussi un langage qui s’adapte à un temps et à un espace, qui raconte
n°26
L’après hipster
S Et si le jeune branché au look faussement désinvolte signifiait beaucoup sur l’état de la société et son avenir ?
aviez-vous que la tème. « C’est la définition monfort. A l’époque nos cul- tresse pour homme initiale du cool, le bluesman tures baignaient dans la était en train d’envahir qui continue de chanter mal- contestation, avec un ima-
BEAT GENERATION
et de Williamsburg promène son regard ironique sur la culture de masse. il affec- tionne les quartiers populaires qu’il «gentrifie» (pour ne pas dire «boboïse») : broo- klyn à New York, Silver Lake à Los Angeles, inner mission à San Francisco, Shoreditch à Londres ou bel- leville à Paris... mais surtout ce familier des subtils as- semblages de looks urbains feint d’être détaché du sys-
hermétique aux marques. « Le hipster est un grand consommateur, il est même assez mercantile. Il lui arrive de lancer des marques, à un prix important. Il peut mettre au point un système parti- culier pour fumer lui-même son saumon, mais son prix sera indécent... Ses bour- riches d’une espèce d’huître particulière se vendront très cher. Le hipster n’est pas du tout révolté », précise Pascal
quer de leur empreinte leur époque, comme le journaliste américain David Brooks a enfanté des bobos dans les années 2000 avec son livre «Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got There». De ce fait, les définitions sont généra- lement floues. On retient donc l’iconographie, avec un homme barbu, moustachu, qui porte un bonnet de laine quelle que soit la saison et a
une histoire
HIPPIES
DéCEmbrE / JANviEr
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