Page 12 - EcoRéseau n°24
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n°24
Recueillir l’avis d’un prix Nobel d’économie, ancien économiste en chef de la banque mondiale, sur les causes et conséquences des inégalités dans les pays développés, ne manque pas de sel. instructif.
PANORAMA Regard sur l’actualité - Joseph E. Stiglitz, Nobel d’économie sur les inégalités
Dans chaque numéro une personnalité inattendue (artiste, philosophe, sportif, personnalité médiatique,...) parle de sa carrière et
« Choisissez vos parents, sinon la vie sera dure »
Qu’est-ce que « La Grande Fracture », titre de votre dernier ouvrage(1) ?
Les Etats-Unis deviennent de plus en plus inégalitaires. Alors que le revenu médian est plus faible comparative- ment à son niveau d’il y a 25 ans, la reprise, débutée en 2009, n’a profité qu’à 1% de la population. Le même phé- nomène est à déplorer au ni- veau mondial : 85 multimil- liardaires se partagent autant de richesses que la moitié du monde. Si la grande majorité de la population mondiale vogue sur le même bateau, ces fameux 1% se détachent et créent des dysfonctionne- ments dans ce que l’on ap- pelle l’économie de ruissel- lement(2). Kennedy soutenait que la marée soulevait tous les navires. Autrement dit, si l’argent arrive par le haut de l’échelle sociale, tout le monde en profite par ruissel- lement. De même lorsque la productivité augmente, les sa- laires devraient mécanique- ment croître. Mais au- jourd’hui, cela ne fonctionne plus. Ce creusement des iné- galités est à l’œuvre en parti- culier aux Etats-Unis, mais il
donc à servir d’avertissement pour les autres pays.
D’autres maux frappent-ils les Etats-Unis et l’Europe ?
Autre dimension de cette fracture, celle de l’inégalité des chances. Les Etats-Unis sont également le pays qui présente le moins d’égalité des chances. Je dis toujours en plaisantant à mes étudiants de choisir les bons parents, sinon leur vie sera très dure. Les privilèges sont désormais intergénérationnels. Un mau- vais élève venant d’un milieu aisé réussira mieux qu’un bon élève issu d’un foyer plus mo- deste. il existe aussi de réelles craintes quant à l’avenir de l’entrepreneuriat chez les jeunes aux Etats-Unis, dans la mesure où leur surendette- ment pour leurs études ne les autorise pas à contracter un nouveau prêt pour créer une entreprise. Notre système de santé, privé, crée aussi des inégalités alors que mis en perspective, il représente 12% du Pib tandis qu’en France, il est public et n’absorbe que 11% du Pib. Ces inégalités ne sont pas le résultat de lois économiques subies mais les
85 multimilliardaires se partagent autant de richesses que la moitié du monde
rente : faire de l’ar- gent en obtenant une plus grande partie du gâteau sans pour autant l’agrandir. La fi- nance a ainsi pro- gresséde2à8%du Pib aux Etats-Unis sans pour autant susciter de crois- sance. C’est une perversion du mar- ché. il importe de réécrire les règles pour transformer l’économie de mar- ché. Par exemple, nous avons un sys- tème d’impôt ré- gressif. Warren buffet expliquait
on parle de « flex security » : les travailleurs acceptent plus de flexibilité dans leur vie professionnelle mais l’Etat pi- lote une politique de plein emploi. Autrement dit, l’Etat vous assure que si vous per- dez un emploi, il vous en re- trouvera un, en investissant dans la recherche et l’inno- vation grâce à l’argent qu’il a levé par les impôts élevés. L’un des problèmes princi- paux en France est la rigidité du marché du travail, avec des entreprises qui hésitent à em- baucher parce qu’elles auront du mal à licencier et des tra- vailleurs qui craignent par- dessus tout le licenciement. Aux Etats-Unis la flexibilité est de mise, mais la prise en charge des travailleurs est inexistante en cas de chô- mage longue-durée.
Sortir ou rester dans l’Euro, insoluble ? L’Euro a créé un déficit dé- mocratique. Nombre de pays ont exprimé leur opposition à l’austérité mais les Etats poursuivent leur politique. il faut une congruence entre la mondialisation politique et économique sinon rien ne fonctionne. L’Euro, « ce sim-
nombreux pays, dont la France. Le but du livre revient
tiques et institutionnels. L’économie américaine n’a
blicains. Le FMi a aussi réa- lisé des études empiriques qui abondent dans le même sens.
Quel sort attend l’Europe ? L’Allemagne persiste dans l’austérité, quand celle-ci tue l’Espagne et bien d’autres. Mais la France est un pays inhabituel, dans le sens où elle n’a pas connu d’accroisse- ment de l’inégalité avant la grande récession. Depuis la crise, l’Hexagone a tout fait pour résister à l’inégalité mal- gré ses actuels 12% de chô- mage. Mais, même ici, il faut relativiser ces chiffres. Aux Etats-Unis, le gouvernement se targue d’un taux de 5,3%, mais si on inclut les personnes qui travaillent en temps par-
principale concerne la struc- ture de l’impôt. Rappelons que celui-ci est censé encou- rager ce que l’on veut et dé- courager certaines pratiques. Ainsi faudrait-il augmenter l’impôt sur ce qui déforme l’économie – telles que les transactions spéculatives à court terme – et le baisser sur ce qui crée vraiment de la ri- chesse. D’autant que les banques centrales et moné- taires ont une capacité d’ac- tion limitée pour stimuler l’économie ; d’où ma préco- nisation de développer une politique fiscale européenne. A la différence de Piketty, j’affirme que le problème fondamental n’est pas le mar- ché mais ses distorsions. J’ap- pelle cela la recherche de
et nous n’avons plus de vote démocratique. il faut aussi se pencher sur la manière avec laquelle le secteur financier pourrait servir l’économie. Aujourd’hui, les banques spé- culent plus qu’elles n’autori- sent l’emprunt aux entreprises désireuses d’investir. Depuis la crise, nous n’avons pas ré- paré les canaux du crédit. L’Etat a sauvé les grandes banques et préservé le big bu- siness sans penser aux petits.
Quid de l’emploi dans notre conjoncture actuelle ?
Le problème n’est pas tant le niveau des revenus mais da- vantage une question de rigi- dité sur le marché du travail. Dans les pays scandinaves,
p l e b o.
si important. Nous pourrions passer à un système d’Euro flexible raisonnablement ali- gné selon les pays, avec à terme une réunion des Euros une fois qu’une plus grande solidarité politique, sociale et fiscale serait à l’œuvre en Eu- rope.
porte son regard personnel sur l'actualité.
©DEROUBAIX JEAN-FRANCOIS/GAMMA/Eyedea Presse
pas rempli son rôle en matière tiel, les chiffres dépassent les
qu’il payait moins d’impôt en proportion qu’une secrétaire. D’autant que les puissants uti- lisent l’argent pour rendre le vote inutile. Et la classe moyenne de se dire : « Pour- quoi voter alors que c’est Wall Street qui gagne ? ». Cela tor- pille le débat aux Etats-Unis
de redistribution des richesses depuis des décennies pour la plupart des gens. il existe un consensus sur cette question et une vraie prise de conscience de la gravité du problème, tant chez les dé- mocrates que chez les répu-
10%. Sans compter ceux qui sont sortis des statistiques.
Quels défis relever pour espérer ? Comment avoir une écono- mie plus stricte ? Tel est le principal défi. Et ma critique
La France est un pays inhabituel, un des rares à ne pas avoir connu d'accroissement des
est aussi observable dans de conséquences de choix poli-
inégalités avant 2008
ut de papier » n’est pas
Bio
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Néokeynésien jusqu’auboutdesongles
Né en 1943, Joseph Eugène Stiglitz ne manie pas la langue de bois. L'ancien étudiant du MIT (Massachusetts Institute of Technology) intègre la banque mondiale en 1996. Alors économiste en chef, il démissionne en 2000 et dans la foulée reçoit le prix Nobel d'économie en 2001 pour un travail collectif avec deux autres néo-keynésiens. Joseph E. Stiglitz fait surtout parler de lui ces dernières années pour ses diatribes musclées à l'encontre des plans d'austérité, de l'Allemagne, des fausses promesses de privatisation ou du manque de réflexion des économistes en matière de déve- loppement dans ses pendant institutionnels et politiques. 2015 sonne sa rentrée littéraire avec la sortie de « La Grande Fracture », pamphlet grinçant contre la dérégle- mentation, l'accroissement de l'inégale répartition des richesses et les atermoiements politiques, institutionnels et financiers.
(1) La Grande Fracture, de Joseph. E. Stiglitz, éd. Les Liens qui libèrent, 2015
(2)Théorie du ruissellement : théorie libérale selon laquelle les revenus des plus riches sont réinjectés dans l’éco- nomie contribuant à l’activité éco- nomique et à l’emploi.
(3)Néo-keynésianisme : école qui se veut faire la synthèse entre les néo- classique et les idées de Keynes.
Geoffroy Framery
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OCTObRE 2015


































































































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